Macron et les Gilets Jaunes

Vous trouverez en cliquant ici l’article du Vif/L’express (numéro de fin d’année 2018) issu de mon interview à propos de la présidence Macron et des Gilets Jaunes. Précision : cette interview a été réalisée le 9 décembre, soit avant l’allocution télévisée d’Emmanuel Macron et la radicalisation observée chez les « Gilets Jaune » (les guillemets sont désormais de rigueur).

Ce fut une conversation intéressante et nourrie (45 minutes) avec Gérald Papy dont il est évidemment difficile de tout retranscrire. Je me permets donc de souligner ce qui constitue selon moi le « pitch » de mon analyse de ce mouvement des Gilets Jaunes à propos duquel on a dit bien des choses. Tout part d’une comparaison entre la première présidence de Jacques Chirac et celle d’Emmanuel Macron. Petit rappel : à peine 6 mois après son élection en 1995, le mandat de Jacques Chirac était paralysé par les grandes grèves en novembre-décembre de la même année. Son septennat ne s’en remettra pas : dissolution en 1997 puis cohabitation avec le socialiste Lionel Jospin. Ces grèves et l’échec du gouvernement Juppé à imposer une réforme des retraites s’expliquent d’une manière assez simple. Alors que le candidat Chirac avait fait campagne sur le thème de la « fracture sociale », il mena une fois au pouvoir une politique de droite libérale on ne peut plus orthodoxe. On pourrait faire le même reproche à Emmanuel Macron. Il avait fait campagne au centre – ou plus précisément en se disant « et de droite et de gauche » – pour, une fois au pouvoir, ne mener qu’une politique de droite.

Mais cette explication serait un peu simple. D’abord parce qu’Emmanuel Macron avait clairement annoncé durant la campagne les mesures précises qu’il allait prendre. Surtout, il est clair que le mouvement des Gilets Jaunes n’est en rien assimilable aux syndicats qui ont fait reculer Alain Juppé en 1995. On peut disserter à l’infini pour savoir si les Gilets Jaunes sont un mouvement plutôt de droite ou apolitique. Mais en tout cas il n’est certainement pas de gauche. Avec comme revendication originelle le ras-le-bol fiscal, la plupart des Gilets Jaunes expliquaient fièrement qu’ils n’avaient jamais manifesté auparavant. A bien des égards, on peut y retrouver « la France qui se lève tôt » flattée en son temps par Nicolas Sarkozy. En réalité, le iatus entre le candidat Macron et le président du même nom ne concerne pas le fond de la politique menée mais la manière de gouverner. Alors que la campagne du candidat Macron était participative, horizontale et bottom-up, sa présidence fut (jusqu’à présent) jupitérienne, verticale et top-down dans la pure tradition de la technocratie jacobine aux commandes de l’Etat français. De ce point de vue, le départ dépité de Gérard Colomb, maire de la seconde ville de France et girondin convaincu, est révélatrice. Ce n’est à mon sens pas non plus un hasard si, les demandes de baisses de taxes et de hausse du pouvoir d’achat passées, la revendication des Gilets Jaunes concerne désormais le référendum d’initiative citoyenne (RIC). Ni que le gouvernement français soit aujourd’hui occupé à organiser ce grand débat national annoncé par le président. Ce qui est en question ici, c’est la remise en cause de la démocratie exclusivement représentative telle qu’elle s’exerce dans nos démocraties depuis le XIXè siècle. Il apparait de plus en plus clairement que celle-ci doit être complétée par des mécanismes de démocratie directe (comme le RIC) ou de démocratie délibérative (grand débat national). A travers les Gilets Jaunes, c’est à l’enjeu fondamental de l’avenir de nos démocraties qu’est confronté Emmanuel Macron. Car n’en doutez pas, si nous ne parvenons à réformer nos modes de prise de décision de manière fondamentale, les Trump, Salvini et Mouvement 5 étoiles de ce monde s’engouffreront dans la brèche.

 

 

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Retour en ligne (temporaire)

Bonjour à toutes et à tous,

Avant une refonte avec nouveau site internet, je sors ce blog du coma pour mettre en ligne deux de mes contributions au débat public, sur des sujets totalement différents.

La première concerne ma carte blanche parue sur le site du Soir. Elle explore l’hypothèse d’une coalition jamaïcaine au gouvernement fédéral après les élections de mai prochain. Il s’agit en fait d’un élément de la réactualisation pour 2019 de l’exercice prospectif que j’avais mené en prévision des élections de 2014.

La seconde est une interview parue dans Le Vif/L’Express à propos de la présidence Macron et du mouvement des Gilets Jaunes. Vous la trouverez en cliquant  ici.

Je vous souhaite une bonne lecture, un joyeux Noël et de bonnes fêtes.

 

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Les accords secrets et les cahiers Atoma de Jan Jambon

J’étais invité ce jeudi dans l’émission CQFD sur La Première. J’y débattais avec Marc Uyttendaele de la polémique suscitée par les « cahiers Atoma » sur lesquels seraient inscrits l’accord sur les futurs articles de la constitution à réviser. Vous pouvez réécouter cette émission en cliquant sur ce lien.

Mais avant cela, je vous conseille de lire le court billet qu’a consacré Martin Buxant à ce sujet. Je ne peux faire mieux que de citer les six lignes consacrées à l’importance donnée à cette question :

« La Belgique est un pays en mutation perpétuelle et fermer la porte maintenant – hic et nunc – à des révisions d’articles constitutionnels qui pourraient intervenir après 2019 confine au ridicule. S’exciter sur des cahiers Atoma qui – s’ils existent – n’ont pas le début d’un commencement de valeur légale, c’est hallucinant. Un jour en politique belge est une éternité, alors vous pensez bien que la valeur d’un coin de page griffonnée, dans cinq ans – si cette majorité existe encore… -, ne vaudra pas tripette. »

Un emballement médiatique qui rappelle la réflexion d’un des hommes politiques en vue du week-end, Bruno Le Maire : « Tout est faux et de plus en plus faux dans ce que nous regardons de la politique. Les histoires fabriquées de toutes pièces ont remplacé les faits. »

Ces préalables posées, je reviens ici sur deux aspects du débat que j’ai eu avec Marc Uyttendaele.

J’ai d’abord tiqué lorsque M. Uyttendaele a déclaré que « il y a sans doute un accord sur une future réforme de l’Etat ». D’où sort-il ce scoop ? A-t-il une confirmation de cet accord et par qui ? Lorsque je lui demande sur quoi il se base, il justifie cette affirmation gratuite par le fait que c’est la deuxième fois que l’on en parle et que « quand une chose se dit deux fois ça commence à ressembler à une vérité ». On reste confondu devant ce genre d’argumentation, en particulier venant d’un universitaire. Notons simplement que, s’il suit son raisonnement jusqu’au bout, Marc Uyttendaele devrait croire en Dieu. Cela fait en effet bien plus de deux fois que l’on évoque son existence.

L’autre point concerne l’hypothèse, à mon sens délirante, d’une majorité des deux-tiers (nécessaire pour faire une réforme de l’Etat) qui rassemblerait « tous les partis Flamands et un parti trahissant la cause francophone ». Inutile de revenir sur ce que m’inspire le concept de parti traitre à la « cause francophone » puisque je me suis exprimé là-dessus à l’antenne. Mais le plus improbable dans cette hypothèse n’est pas la participation d’un parti franco-traitre mais le fait que « tous les partis Flamands » se mettent d’accord sur une réforme de l’État. On conseillera sur ce point la lecture de l’étude de mes collègues Min Reuchamps, Dave Sinardet et Jérémy Dodeigne qui avaient interrogé les parlementaires des partis Flamands comme Francophones sur leurs positions institutionnelles (voir ici). Contrairement à la vision souvent véhiculée dans les médias francophones, on y voit que les points de vues en Flandre sont très divers (et divergents) sur l’avenir souhaité de la Belgique. Voir Groen et le SPA se mettre d’accord avec la NVA sur une réforme de l’Etat est dans les faits largement utopique. Surtout, il est inconcevable de voir Groen s’engager dans un tel processus sans Ecolo. Quant au SPA, j’ignorai que les relations avec le PS étaient à ce point détériorées qu’il soit envisageable que l’un participe à une réforme sans l’autre. En vérité, personne n’imagine qu’une réforme de l’Etat soit possible sans le concours du PS. Dans la même allocution controversée, Jan Jambon comptait d’ailleurs que le PS soutienne le confédéralisme en 2019.

Notons enfin qu’à l’appui de son raisonnement, Marc Uyttendaele prend comme exemple la sixième réforme de l’Etat. Or il y a bien eu une majorité dans chaque groupe linguistique pour soutenir cette réforme.

Reste que, pour qualifier tous les commentaires autour d’accords secrets supposés, le plus pertinent reste peut-être Coluche qui soulignait que « de toute façon, on en saura jamais rien ».

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Interview à la télévision catalane

Depuis plusieurs années les dirigeants catalans se sont engagés dans un processus visant officiellement la tenue d’un référendum d’indépendance. Quelques semaines après la « consultation » du 9 novembre, j’ai été longuement interviewé par la télévision catalane dans le cadre de l’émission Via Europa à propos de la vision de l’Union Européenne et de ses États membres à ce sujet.

Cette interview, qui a probablement douché quelques espoirs indépendantistes, est visible à ce lien (à partir de la 21ème minute). C’est également l’occasion de constater que le Catalan est facilement compréhensible pour les Francophones.

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Débat à la Foire du livre politique de Liège

Je participerai ce dimanche à un débat organisé à la Foire du livre politique de Liège sur le thème « Le mythe de la fin de la Belgique ». Je serai associé à Jacobo De Regoyos, journaliste espagnol basé à Bruxelles et auteur de Belgistan : la laboratoire nationaliste.

Le débat est prévu de 17h55 à 18h35.

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Rencontre avec un parlementaire sectaire

Mon précédent billet consacré à campagne injuste.be a fait plus que son bonhomme de chemin. Devenu rapidement le texte le plus lu de ce blog, il a désormais dépassé les 3000 vues. Je n’ai eu que des commentaires positifs (plus souvent en privé qu’en public), si ce n’est de la part d’un multi-parlementaire PS.

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Je ne m’attendais pas forcément à une réaction du PS à mon texte. Dans ces cas-là, il y a deux types de réactions possibles : faire comme si l’on avait rien vu ou répondre à la critique, au risque de faire la publicité de ladite critique. Sachant que j’ai publié mon texte uniquement sur mon blog, je m’attendais plutôt au premier type de réaction. Mais c’en est une troisième qui est arrivée : dénigrer l’auteur (en l’occurrence moi-même) en attaquant son intégrité et en suggérant qu’il est lié au MR d’une manière ou d’une autre. Au fil de la discussion, l’accusation se fait plus précise et M. Prévot remet en cause mon indépendance :

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Je ne prendrai pas la peine de répondre à ce genre d’accusations si elles étaient nouvelles. Mais elles s’ajoutent à celles effectuées il y a quelques mois par Jérémie Tojerow. Le procédé est aussi peu original que minable : faute d’argument sur le fond, on attaque la personne. Il est surtout révélateur d’un sectarisme assez préoccupant de la part de personnes très proches de l’ex et futur président du premier parti politique francophone. Patrick Prévot fut en effet le secrétaire particulier d’Elio Di Rupo alors que Jérémie Tojerow était membre de son cabinet de Premier ministre.

Précisons en premier lieu que l’accusation de lien avec le MR ou le centre Jean Gol ne repose sur rien. Je n’ai aucun lien avec ces structures et ne suit pas affilié, ni de près ni de loin, au centre Jean Gol. Les seuls « éléments » sur lesquels se basent nos auxiliaires de police politique sont les opinions et analyses que j’exprime sur mon blog, dans les médias ou dans mes tweets. Apparemment celles-ci s’éloignent dangereusement de la ligne du Parti. A tel point que, selon Patrick Prévot, je ne peux avoir de telles opinions tout en étant indépendant. Alors que c’est au contraire le fait d’être indépendant qui fait que je me préoccupe fort peu de ma proximité avec les idées d’un parti politique.

Pourquoi le MR ?

La meilleure preuve en est peut-être que le premier parti à m’avoir reproché une de mes recherches était les FDF, à l’époque associés au MR. Dans ce communiqué de presse, les FDF exprimaient leur désaccord quant à l’idée que la scission de BHV n’aurait pas d’influence sur la fixation de frontières internationales en cas d’indépendance de la Flandre (l’étude complète est disponible ici). Le communiqué de presse mentionnait précisément « le président des FDF s’interroge sur la mention de cette étude au moment présent, qui appuie opportunément la note du formateur, à l’approche de ces négociations cruciales pour l’avenir des Francophones, et dédouane et déculpabilise à bon compte les négociateurs francophones potentiels sur les conséquences d’une scission de BHV en termes de fixation de la frontière linguistique. »

Même si ce n’était bien sûr pas mon objectif, j’avais à l’époque aidé le formateur Di Rupo. Plusieurs cabinets de ministres PS s’étaient d’ailleurs empressés de me demander mon étude. Vous noterez par ailleurs qu’à l’époque Olivier Maingain était bien plus subtil. Il ne reproche pas la publication de l’étude mais sa « mention » et se garde bien de m’accuser directement de quoi que ce soit.

Pour revenir à mon billet traitant de injuste.be, je penses avoir davantage fait plaisir à Ecolo qu’au MR. Publié le même jour que l’excellente interview de Kristof Calvo dans La Libre Belgique, il aurait pu servir d’argumentaire ou de justification à la position développée récemment par Jean-Michel Javaux et Isabelle Durant. Et si le but était de simplement donner des arguments au MR, j’aurai évité de mettre en lumière le fait que le populisme développé par le PS est en l’occurrence plus de droite que de gauche (cf. point 4).

A tout prendre, on aurait aussi bien pu tenter de me faire passer pour un agent de la N-VA (cela viendra peut-être) ou du Vlaams Belang. Mais le fait est que si, au PS, on se met à cataloguer comme MR les universitaires qui critiquent la communication socialistes de ces dernières semaines, le grand complot libéral risque de prendre une envergure inégalée. On pointera par exemple la dernière chronique de Carl Devos dans Le Vif et, surtout, l’article de Jérôme Jamin qui qualifie d’imposture l’instrumentalisation du combat antifasciste par le PS au moment de la mise en place du gouvernement Michel.

Ces réactions d’universitaires sont pourtant on ne peut plus normales lorsqu’un parti de gouvernement de l’envergure du PS verse dans des méthodes de communication et utilise des arguments qui constituent des insultes à l’intelligence. Plus vite les socialistes le comprendront, plus vite il pourront retrouver une communication digne de leur statut de premier parti francophone. Et si accuser ceux qui vous critiquent d’avoir partie liée avec « l’ennemi » offre un certain confort intellectuel, rappelons que le sectarisme conduit logiquement à l’isolement.

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Quand le PS bascule dans le populisme décomplexé

J’étais l’invité hier matin de l’émission MediaTIC pour parler des vidéos du PS consacrées au gouvernement « MR/NVA ». Vous pouvez retrouver le podcast de cette émission ici. Voici quelques éléments complémentaires sur cette campagne qui me semble être une sorte de grand bond en avant dans l’abaissement du niveau du débat politique en Belgique francophone. Plusieurs points caractéristiques de cette campagne peuvent appuyer ce jugement.

1. Mensonge et désinformation

Le premier point à relever concerne le fond du message. Celui-ci tient en une phrase : « Le gouvernement MR/NVA supprime l’indexation de votre salaire ». En neuf mots, on a déjà deux mensonges. Le premier c’est qu’il n’existe pas de gouvernement MR/NVA. La coalition au pouvoir au fédéral compte en effet deux autres partis : le CD&V et le VLD. Mais mentionner le CD&V est évidemment gênant pour le PS. Parti centriste doté d’une aile syndicale, il ne cadre pas avec la communication autour d’un « gouvernement d’ultra-droite ». Quand la réalité gène la propagande communication, autant escamoter celle-ci et créer un gouvernement fictif.

Le second mensonge concerne la suppression de l’index. Contrairement à ce qu’avait brandi le PS durant la campagne, le gouvernement Michel ne supprime pas l’index mais entend opérer un (et un seul) saut d’index. Encore une fois lorsque la réalité ne convient pas, on l’escamote. Quoi que l’on pense de la mesure sur le fond, le saut d’index est pourtant un concept suffisamment connu pour être avancé dans une phrase courte et une communication simplifiée.

2. Avancer masqué

Le second problème consiste à avancer maqué. Rappelons que la campagne a été lancée sans affichage PS, en vue de laisser à penser qu’il s’agit d’un lobby ou d’un « collectif citoyen ». C’est seulement suite à l’insistance de journalistes qui ont vite flairé l’entourloupe que le PS a dû se dévoiler.

Il s’agit ici d’une première rupture fondamentale dans la communication politique en Belgique. Tromper les citoyens de cette manière pose évidemment un problème éthique fondamental. Celui-ci n’est d’ailleurs pas dissipé par la révélation par le PS de sa responsabilité dans l’affaire. Le principe de marketing viral est que les vidéos circulent (par mail, Facebook, Twitter, YouTube), indépendamment du site qui l’héberge. Or rien dans ces vidéos n’indique qu’elle a été faite par le PS. On omet également (sciemment ?) de le mentionner dans le titre et les commentaires accompagnant les vidéos sur YouTube. Il y a donc fort à parier que bon nombre de gens qui verront cette vidéo ne sauront pas qu’elle émane d’un parti politique.

Suite à l’émission d’hier, un conseiller communal Ecolo posait d’ailleurs la question de la légalité de cette campagne étant donné l’absence des « mentions web obligatoires ».

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3. La violence (et l’incitation à la violence ?)

Sur la forme, ces vidéos sont particulièrement violentes et racoleuses. On y voit le « gouvernement MR/NVA » pénétrer dans l’intimité des citoyens et de leur famille pour les voler.

De même le symbole des ciseaux est particulièrement violent puisqu’une paire de ciseaux peut, non seulement couper dans le portefeuille mais aussi blesser physiquement. Il est d’ailleurs symptomatique que le type de ciseaux choisis pour la campagne ne soit plus vendu aux particuliers du fait de leur dangerosité. Pour faire peur aux citoyens et faire passer l’idée que le gouvernement vous agresse physiquement, on a choisi un type de ciseaux qui peut aussi être une arme.

On suppose que cette violence symbolique du gouvernement envers la population est censée provoquer une réaction de colère voire de violence. Allez boire dans le café de quelqu’un que vous ne connaissez pas, et vous expérimenterez le genre de réactions qui peuvent en résulter. Difficile dès lors de ne pas faire le lien avec la violence physique de certains membres de la FGTB à l’encontre du siège du MR cette semaine. Même si l’on peut espérer qu’il ne s’agit pas de l’intention originelle du PS, cette campagne peut, par sa violence, inciter à des réactions violentes envers des membres du gouvernement ou des partis au pouvoir.

4. Populisme décomplexé

Mais le plus étonnant dans cette campagne est de voir un parti de gouvernement -toujours au pouvoir tant en Wallonie qu’à Bruxelles – reprendre les méthodes de communication et l’imagerie de mouvements populistes anti-système. Ce genre de mise en scène correspondrait en réalité plutôt à des mouvement anti-impôts ou anti-étatiques comme le Tea Party américain. C’est en effet l’individu dans son environnement quotidien (travail, famille) qui est mis en avant et non la société dans son ensemble ou certaines valeurs qui seraient attaquées. Il y avait pourtant moyen de réaliser des vidéos tout aussi choquantes à partir des mesures prises par un gouvernement de droite, comme les coupes dans les soins de santé, à la SNCB ou dans la culture. Mais le PS a ici choisi de pointer les mesures touchant les citoyens individuellement comme le saut d’index ou les augmentations des taxes sur le diesel. Étrange pour un parti de gauche quand on sait que la principale différence entre la gauche et la droite en Belgique consiste en l’arbitrage entre hausse des impôts et réduction des dépenses afin de réduire le déficit budgétaire.

Le message martelé par toutes les vidéos de injuste.be n’est pas que le gouvernement est injuste envers les plus faibles ou des populations particulières (comme les immigrés ou les demandeurs d’asile par exemple). Il est injuste envers VOUS. Les pages du site injuste.be relaient cet argumentaire individualisé : Combien allez-VOUS perdre ?, Autres coupes dans VOTRE portefeuille.

Le PS ne dénonce donc plus l’injustice sociale mais l’injustice envers l’individu.

Interrogé sur cette campagne, et la communication du PS en général, dans Matin Première, Paul Furlan nous donnait une indication supplémentaire. Il avançait que « Le PS relaie simplement l’inquiétude des gens ». Et de pointer l’augmentation du prix des consultations dans les hôpitaux, la diminution du pouvoir d’achat et le ralentissement de la construction. Des arguments qui pourraient être avancés par n’importe quel populiste. Une Marine Le Pen pourrait avoir exactement le même discours. Et le site injuste.be avance des arguments qui pourraient être ceux de n’importe quel parti non représenté au gouvernement fédéral. Y compris, et peut-être surtout, le Vlaams Belang ou le Parti Populaire. En se focalisant sur « les gens » le PS reprend un référent typiquement populiste.

5. Web 2.0 ou propagande virale ?

Un autre point concerne l’argumentaire d’une campagne Web 2.0. Or le 2.0 suppose qu’il y ait possibilité d’interaction entre les internautes et responsables de la campagne. En l’occurrence celle-ci est nulle. En aucun endroit du site il n’est possible de poster un commentaire ou même d’envoyer un mail. Sur Youtube, la possibilité de laisser des commentaires a été bloquée. Vu la nature des commentaires (très négatifs) laissés sur la page FaceBook d’Elio Di Rupo (où il est impossible de désactiver les commentaires), on peut aisément comprendre pourquoi.

6. L’assentiment des mass media

En dernier lieu, il est remarquable de constater le peu de critiques médiatiques quant à ces vidéos racoleuses, simplistes et au populisme affirmé. On vous laisse imaginer l’indignation générale qu’auraient provoquées ces mêmes vidéos, faites par la N-VA à l’époque du gouvernement Di Rupo, et où le Monsieur à la cravate jaune et bleue serait remplacé par un Wallon au nœud papillon rouge. A quelques rares exceptions – dont notamment Thierry Fiorilli (leVif) et Catherine Ernens (L’Avenir) – les mass media se sont contentés de relayer l’information, assurant une partie du succès de ces vidéos. Certains ont eu recours à l’analyse d’experts critiques sur la forme comme sur le fond mais, à part les exceptions susmentionnées, on n’a pas vu de prise de position d’éditorialistes ou de « faiseurs d’opinions ». Cette situation contraste avec la réaction au quart de tour observée au moment où Didier Reynders avait fait référence aux enlèvements d’enfants lorsque les libéraux étaient dans l’opposition. Le débat avait été alors justement recadré et on a peut-être évité que la campagne, déjà tendue, dégénère encore un peu plus. Rien de tel ici alors que l’initiative du PS semble bien plus de nature à détériorer (voire à rendre impossible) le débat en Belgique francophone que la petite phrase de Didier Reynders. A-t-on l’indignation sélective ? Ou bien certains ont-ils déjà admis qu’il faut éviter de critiquer le PS sous peine de passer pour un « collabo » du gouvernement « MR/NVA » ?

Mise à jour : ce billet a suscité la réaction d’un député wallon PS qui m’accuse justement d’être un « collabo » du MR. Ceci a donné lieu à un autre billet de ce blog.

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