Les citoyens et les monomaniaques de BHV

Pour mon premier post, comment ne pas parler de la manifestation de ce dimanche dans les rues de Bruxelles ? Non seulement c’est le buzz du moment mais c’est surtout le premier événement “physique” de ces initiatives citoyennes qui ont envahi le net depuis trois semaines.

Mais le plus intéressant à analyser me semble l’incompréhension manifeste de nombreux observateurs par rapport à cette manifestation. Sa teneur est pourtant simple et double à la fois. Le premier est un cri de honte et de colère par rapport à ce qui se passe – ou plutôt ce qui ne se passe pas – sur la scène politique depuis 7 mois. En gros ils disent que nous méritons mieux que ce mauvais feuilleton et que l’on attend la fin avec impatience. La deuxième partie du message est plus positive et politique : nous voulons un gouvernement. Et c’est ce deuxième aspect qui génère le plus l’incompréhension. Un gouvernement mais avec qui ? Pour quoi faire ? Et avec quelle réforme de l’Etat ?
Je ne vais pas passer en revue l’ensemble des (mauvais) reproches faits à cette manifestation. Je me contenterai juste de pointer les deux plus bas-de-gamme et puérils, c’est-à-dire ceux qui attaquent non pas sur les idées et le message mais les personnes. Ce qui est intéressant avec cette manifestation, c’est qu’elle a pour origine des jeunes, majoritairement flamands. Alors que l’on avait reproché aux dernières manifestations en date d’être majoritairement francophone et de refléter la “Belgique de papa”. Mais cette fois les organisateurs ne sont pas assez flamands (pour Jean Quatremer) ou trop jeunes (pour le collectif “Belgique de fiston”). Trop jeune, trop vieux, qu’est-ce qu’on leur reprochera la prochaine fois ? D’avoir les cheveux trop long ou pas assez ? N’est-il pas possible de dépasser les délits de sale gueule ? Ce n’est pas pour tout de suite apparemment. Et il suffit manifestement de trouver un slogan un peu dénigrant et vide de sens pour passer en prime-time sur la première chaîne de service public.

Mais au-delà de ces anecdotes, voyons le fond de cette incompréhension. Celle-ci est en réalité tout à fait révélatrice du fait que la réforme de l’Etat et ses méandres semblent devenues un horizon indépassable.  Les organisateurs ne répondent pas aux interrogations des monomaniaques de la réforme de l’Etat ou de la scission de BHV que nous sommes tous devenus. J’entends d’ici les francophones penser tout haut que ce n’est pas eux qui ont voulu ça, et que tout est de la faute des flamands nationalistes. Sauf que, justement, ces jeunes renvoient dos à dos ceux qui sont capable de faire chuter un gouvernement parce que BHV n’est pas scindé et ceux qui sont prêt à faire de même pour ne pas scinder BHV. Ces jeunes nous disent tout simplement qu’il y a des choses plus importante que l’institutionnel et les querelles communautaires et que celles-ci ont pris aujourd’hui une place hors de proportion. Cela fait longtemps qu’on le dit en français. Mais que ce soit de jeunes flamands qui, non seulement le disent, mais ont tellement envie de le faire savoir qu’ils organisent une manifestation, voilà quelque chose de nouveau.

Message simpliste ? Dans le reproche de candeur, de facilité et de simplisme, il y a plus qu’un soupçon d’a priori sur les jeunes : forcément candides et immatures, ils ne comprendraient pas les subtilités de cette méthode de réforme de l’Etat que le monde entier nous envie. On n’a pas vu fleurir les mêmes reproches lorsque le Financial Times, Standard’s & Poor’s, le patronat belge ou la commission européenne n’ont pas dit autre chose. Soit demander que la Belgique ait un gouvernement, sans prendre position sur BHV ou la régionalisation du code de la route. Albert Frère, Etienne Davignon et José Manuel Barosso sont vraiment de doux rêveurs, limite irresponsables. Vouloir que les politiques mettent plus d’entrain à réduire le coût du spread Belgique-Allemagne (3,5 milliards d’euros en rythme annuel) qu’à discuter le bout de gras pour savoir si Bruxelles aura 300 ou 500 millions de budget annuel en plus (soit 10% du coût dudit spread) relèverai donc de l’utopie révolutionnaire. Que les politiques s’aveuglent à ne pas réaliser que les discussions sur la répartition de quelques centaines de millions provoquent l’évaporation de sommes dix fois supérieures serai une vérité aussi immuable que la loi de la gravité. Il semble évident que leur dire que cet argent parti en fumée ne profitera ni aux flamands, ni aux francophones n’aura aucun effet. Non : l’important est de prendre position dans les débats fondamentaux : “split-rate” ou crédit d’impôt ? Part de l’IPP aux régions à 26 ou 37% ? Scission verticale ou horizontale de BHV ?
Désolé mais je refuse de croire que le monde politique belge ait à ce point perdu la raison. Et qu’il soit incapable de comprendre que ce n’est pas le contenu de la réforme qui importe mais, par les temps qui courent, l’importance relative des agendas socio-économique et institutionnel.
En réalité tout le monde (citoyens, marché financiers, Union Européenne, patronat, syndicats) dit la même chose : il faut un gouvernement et vite. Sous-entendu, votre réforme de l’Etat faites-la vite. Sinon, elle peut bien attendre. Mais comme ces jeunes n’ont prudemment pas  formulé explicitement ce sous-entendu, certains n’ont manifestement pas compris.

Ceux qui ont bien compris cela en revanche, ce sont les jeunes NVA qui ont attaqué la manifestation en des termes aussi brutaux que stupide : “Les défenseurs de la Belgique de papa et les amoureux des boîtes des biscuit romantiques doivent se frotter les mains”. (Remarquez au passage la similitude avec la rhétorique du collectif “Belgique de fiston”).

Cette pression extérieure au monde politique belge (plus citoyenne que financière, ne rêvons pas) pourra, si elle est efficace, avoir deux conséquences :
–    l’adoption rapide d’une réforme de l’Etat. Pour qu’elle soit rapide, celle-ci ne peut que prendre la note Vandelanotte comme base.
–    La constitution d’un gouvernement socio-économique sans que la réforme de l’Etat ne soit totalement décidée et finalisée.

Et il est évident qu’aucune des deux options ci-dessus ne convient au parti de Bart de Wever.

Mais pourtant l’essentiel de cette manifestation n’est toujours pas là. Son but est d’avoir un gouvernement non pas pour la beauté d’avoir un nouveau gouvernement mais pour que la démocratie reprenne ses droits en Belgique. Que le gouvernement gouverne, que les partis qui n’y sont pas s’y oppose, mais que, de grâce, on sorte de ce no man’s land où la politique est, sinon morte, du moins en coma prolongé. C’est en ce sens que la manfestation de ce dimanche n’est pas apolitique mais très politique et apartisane. Tous les gens qui s’y rendront voudront un gouvernement sans revendiquer que le parti pour lesquel ils ont voté en soit. J’irai demain à la manifestation avec un membre d’un parti qui n’est pas parmi les 7 qui négocient. Mais il espère sincèrement que ceux-ci trouveront un accord. Et c’est précisément cela être un citoyen responsable : dire que le bon fonctionnement de la vie publique est plus important que le fait de savoir qui est premier ministre. Qu’il y a quelque chose de supérieur à la préférence partisane ou au bien-être supposé de sa communauté. Alors non, on ne vous dira pas où on veut trouver les 25 milliards d’économie ni la réforme de l’Etat idéale. Car ce n’est pas la question aujourd’hui. Mais on aimerait bien que ça le devienne demain.

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A propos vlaborderie

Politologue français vivant en Belgique
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