A la recherche du projet francophone

Voici le texte d’une carte blanche écrite en septembre dernier et jamais publiée. Toujours d’actualité.

Deux mois après les élections du 13 juin, les négociations sur la future réforme de l’Etat n’ont toujours pas commencé. Si la méthode de négociation semble avoir été définie (ce qui n’est pas rien), on en est encore à constater ce que l’on sait depuis trois ans, à savoir que les positions des partis flamands et francophones sont, sinon irréconciliables, du moins très éloignées. On en est donc arrivé au point de redouter un nouvel échec et de se poser cette question : pourquoi la négociation ne peut-elle réellement débuter ?

Dans une négociation normale, chaque participant arrive à la table avec des propositions que l’autre évalue. Ce qui arrange tout le monde est accepté d’emblée. Ce qui est inacceptable par l’une des deux parties est évacué. Tout ce qui est entre les deux est négocié au mieux dans un grand marchandage. Mais tel n’est pas le schéma de la non-négociation institutionnelle à laquelle nous assistons depuis plus de trois ans. Celui-ci suppose en effet l’existence de deux projets qu’il s’agit d’accorder. Or, si l’on sait ce que les francophones ne veulent pas (la scission de la sécurité sociale, la négation de Bruxelles ou un Etat fédéral réduit au symbolique), personne ne sait vraiment ce qu’ils veulent. Même la dernière campagne électorale n’a pas été l’occasion pour les différents partis de définir leur vision de la Belgique future.
Si l’acceptation de la nécessité d’une révolution copernicienne est une évolution fondamentale en ce sens qu’elle permet l’ouverture de véritables négociations, elle n’est pourtant pas suffisante. Car il y manque un élément essentiel : un projet francophone non pas à opposer au projet flamand mais à assimiler en vue d’un accord équitable.

Comment expliquer cette incapacité francophone à définir leur projet pour une Belgique à laquelle tous prétendent tenir ? Ont-ils, comme l’insinue Olivier Maingain, peur de leur ombre ? Peut-être. Mais pas dans le sens où l’entend le président du FDF. Il semblerait plutôt que les dirigeants francophones soient victimes d’une nouvelle forme de pensée unique qui s’est progressivement installée, présentant la fin de la Belgique comme inéluctable et allant « dans le sens de l’histoire ». Et toute proposition voulant renforcer l’Etat belge d’être immédiatement discréditée, qualifiée de naïve face à la toute-puissante volonté flamande d’en finir ou nostalgique de la “Belgique de papa”. Opposer à cette vision des éléments concrets – comme l’impossibilité d’une séparation ou le fait que les flamands n’en veulent pas (sondages à l’appui) – reste sans effet. Cette pensée unique n’a aucun argument, si ce n’est celui de l’évidence. Telle une mode, ceux qui n’y adhèrent pas sont « has been », incapable de comprendre ce qui se passe au nord du pays. Dans ce schéma mental, toute évolution ne peut qu’aller vers moins de Belgique. Le champ des possibles se réduit alors à deux attitudes : l’immobilisme ou la remise en cause du modèle belge. Et comme leur électorat ne veut pas entendre parler de cette dernière option, les responsables francophone en sont réduit à une opposition systématique aussi stérile que vaine.

La première étape à l’élaboration d’un projet francophone est par conséquent d’ordre  psychologique. Elle nécessite de passer outre cette gêne belgicaine en s’inscrivant résolument dans une vision fédérale. Il est en effet tout à fait possible de faire des propositions renforçant l’Etat belge tout en dépassant la nostalgie de la Belgique unitaire. Ceci suppose d’abord d’accepter une fois pour toutes les bases du fédéralisme. Et en Belgique cette base est constituée, qu’on le veuille ou non, par l’existence de la  frontière linguistique. Aussi les propositions francophones visant à remettre en cause le tracé de cette frontière (élargissement de Bruxelles) ou son intensité (extension des facilités à l’ensemble du Brabant flamand) ne peuvent qu’être rejetées par la Flandre et taxées de retour larvé à l’Etat Belge unitaire et bilingue.

Pour passer à une véritable position de négociation, les propositions francophones doivent porter sur les mêmes sujets (la répartition des compétences et les relations entre Etat fédéral et entités fédérées) et afficher le même objectif (une meilleure efficacité) que le projet flamand. Ainsi, alors que les flamands entendent démontrer que le transfert de compétences fédérales au niveau régional est gage d’efficacité, les francophones pourraient avancer que certaines compétences seraient plus efficacement gérées au niveau fédéral. Cela pourrait être le cas du commerce extérieur, de l’agriculture ou des normes environnementales. On passerai alors du discours idéologique du “plus” ou “moins” de Belgique à une discussion pragmatique sur le niveau de pouvoir le plus efficace, en vertu du principe de subsidiarité.

D’autres propositions pourraient mettre de l’huile dans les futurs rouages institutionnels. Citons par exemple :
–    la mise en place d’une circonscription fédérale
–    l’instauration d’une instance chargée de régler sur le fond les litiges entre régions ou communautés. Cette instance pourrait être le gouvernement fédéral, un sénat repensé, ou une structure dédiée uniquement à cet objet
–    l’institutionnalisation de coopérations interrégionales comme le projet Brussels Metropolitan

La NVA ne serait pas d’accord ? La belle affaire. Les discussions se sont-elles arrêtées parce que les francophones n’en voulaient pas ? Rappelons, par exemple, que l’idée de circonscription fédérale est soutenue par une majorité de la population –flamande comme francophone – et que même Bart de Wever a déclaré qu’il ne s’y opposerait pas mordicus. Il faut aussi avoir à l’esprit que l’approche institutionnelle déologique de la NVA est minoritaire en Flandre, y compris au sein de son électorat.

Mais au-delà du contenu, le plus fondamental est de sortir de cette relation dominant/dominé où les francophones se comportent en partenaires passifs dont les flamands se demandent s’ils vont accepter peu ou beaucoup. De cette situation, il ne peut en effet résulter qu’un rapport de force entre une pression et une résistance. C’est ce à quoi nous assistons depuis 3 ans. Pour ces partis qui disent tant tenir à la Belgique, il est urgent de passer du rejet au projet.

Publicités

A propos vlaborderie

Politologue français vivant en Belgique
Cet article a été publié dans Non classé. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s