Bart De Wever : un homme dans l’impasse

Il faut lire l’interview de Jean-Marie Dedecker dans le Vif de ce week-end. Je n’ai vraiment jamais été fan du personnage mais pour le coup il analyse de façon très lucide la situation de De Wever, qui est beaucoup moins confortable qu’on ne le croit. Interview également à lire quant à l’influence des sondages sur l’attitude d’Alexander de Croo et la chute prochaine De Wever. Mais revenons à ce dernier et à sa situation.

Avec sa victoire du 13 juin, la NVA avait le choix entre deux logiques : celle de ses nouveaux électeurs ou celle du parti. On ne rappellera en effet jamais assez que, il y a deux ans, la NVA plafonnait à 6-7 % dans les sondages. C’est donc peu ou prou 20% d’électeurs flottants (et donc volatils) sur 28% qui ont rejoint non pas la NVA mais De Wever. Ils l’ont fait pour des raisons qui n’ont pas grand chose à voir avec le programme communautaire du parti. Au-delà de sa personnalité et de l’effet « slimste mens », ceux-ci ont voté NVA en 2010 pour deux raisons principales : un positionnement de droite (tant sur le socio-économique que pour des questions comme l’immigration), et la croyance que De Wever pourrait faire suffisamment faire peur aux francophones pour les obliger à accepter une réforme de l’Etat.

La volonté de son parti est toute autre : l’agenda communautaire est de loin le plus important et la réforme de l’Etat doit être la plus approfondie possible.

Ces éléments étant posés, les choix qui s’offrent à De Wever sont les suivants :
1.    faire un accord et gouverner
2.    claquer la porte des négociations et aller dans l’opposition
3.    trouver un entre-deux
Examinons-les un par un.

1. Faire un accord et gouverner

C’est ce que la NVA ferait si elle suivait la logique de ses électeurs. Mais un certains nombre d’éléments l’empêchent de choisir cette option.
D’abord, un accord qui satisferait les cadres du parti est impossible à faire accepter par les francophones. De plus, les statuts de la NVA stipulent que, pour participer à un exécutif, le parti doit obtenir un vote à la majorité qualifiée (les 2/3) de ses membres. Accepter un accord exposerait donc au risque de se faire désavouer ensuite par des militants qui ne manqueront pas de comparer l’accord avec le programme et qui n’ont pas vraiment la culture du compromis. De Wever prendra-t-il un tel risque ? S’il se faisait désavouer de la sorte, ce serait la quasi-fin de sa carrière politique.

Et après ça il faudrait encore gouverner. Au-delà du fait que, fondamentalement, De Wever n’a pas envie de gouverner, et encore moins au fédéral, encore faudrait-il trouver des ministres à la fois compétents et ayant un sens du compromis suffisant pour gouverner avec des francophones sans menacer de faire chuter le gouvernement toutes les deux semaines. Dans la configuration actuelle, la NVA obtiendrait 3 ministres. Dispose-t-elle de trois personnes ayant les qualités requises ? On peut en douter.
Au-delà des ministres, il faut des collaborateurs. Il faut encore une fois rappeler que la NVA a grandi très vite et est en réalité toujours un petit parti dans ses structures. Ils n’ont pas l’expérience du pouvoir et il semblerait qu’ils craignent de se faire rouler dans la farine par les spécialistes des arcanes de la politiques belges que seront ses “partenaires” de gouvernement. En gros, de subir le même sort que les écologistes monté au pouvoir en 1999.

Enfin il y a les 27 députés et les 14 sénateurs NVA. Comme le disait Dedecker, “tous ceux que le parti souhaitait voir élus l’ont été. D’autres aussi, dont le parti ne souhaitait pas l’élection parce qu’ils pourraient poser problème. Trois quarts des parlementaires N-VA sont inexpérimentés.”
Or, si la posture de l’opposition est facile, en cas de participation gouvernementale, il va falloir tenir ces élus et leur faire voter les textes d’un gouvernement fédéral avec Elio Di Rupo premier ministre. Pas impossible mais risqué. Jouer l’opposition est incontestablement plus confortable.

2. L’opposition

Difficile de gouverner donc. Mais aller dans l’opposition est aussi très dommageable. Quel intérêt auraient ses 20% d’électeurs flottants à voter pour un parti incapable de peser sur les décisions. Voter NVA sera alors aussi utile que voter Vlaams Belang.
Surtout, le score exceptionnel de 28% engrangé aux dernières élections est une malédiction. Il place forcément la NVA en situation de responsabilité et d’attente de prise de responsabilités. Si avec 28% il ne gouverne pas, il deviendra clair pour tout le monde qu’il ne gouvernera jamais. Un score de 20-22% par exemple aurait été largement plus confortable. On aurait négocié un peu, pas plus loin que l’été, pour se rendre compte que la NVA ne voulait pas gouverner. Et on aurait alors fait sans elle. Le parti aurait alors eu le temps de grandir tranquillement, de se structurer en fonction de son nouveau poids et d’espérer consolider son score aux élections communales.
Mais ici, De Wever est coincé dans une position à l’avant-scène. En claquant la porte, il fuirait clairement ses responsabilités. Difficile de rester crédible après une telle fuite face à la crise que l’on a soi-même créée. A part dans les quiz et les jeux télévisés.

3. Les solutions “dégradées”

Ne pouvant (ou ne voulant), véritablement choisir entre ces deux positions, De Wever se retrouve à devoir cautionner des solutions dégradées, bancales et hybrides dont le soutien à un gouvernement en affaires courantes renforcé est l’option la plus probable. Ce faisant, il se retrouve à faire exactement ce qu’il avait reproché au CD&V d’avoir fait durant 3 ans : des gouvernements qui n’en étaient pas vraiment avec des majorités bancales côté flamand. Or le succès de De Wever tient davantage à son discours clair et intransigeant par rapport aux solutions “à la belge” qu’à son nationalisme. Il a été élu sur ce discours, avec l’espoir qu’il referme le dossier de la réforme de l’Etat. Or il est contraint de faire l’inverse et de faire trainer les choses. Lui qui pourfendait le pourrissement et la non-décision, il est en train d’être leur principal acteur. Et le temps joue donc clairement contre lui.

En somme, Bart De Wever est dans la même position qu’Yves Leterme il y a trois ans. Il a raconté n’importe quoi durant la campagne en faisant croire aux flamands qu’il suffisait d’imposer sa volonté aux francophones. Il est prisonnier de son parti comme Yves Leterme était prisonnier de son cartel avec la NVA. La chance qu’il avait, c’est que le citoyen flamand ne se soucie pas vraiment (voire vraiment pas) du contenu de la réforme de l’Etat. Il veut seulement qu’elle ait lieu et que l’on ait un gouvernement. De Wever aurait donc pu faire passer n’importe quelle réforme auprès de son électorat. C’est probablement ce qu’il aurait dû faire pour conserver une partie de ses électeurs sur le long terme, voire en acquérir de nouveaux en apparaissant comme celui qui a réussi là où tous les autres ont échoué. Mais il a opté pour une forme de jusqu’auboutisme. Siegfried Bracke l’a d’ailleurs avoué lorsqu’il a déclaré qu’avec la réforme que l’on leur proposait maintenant, ils auraient signé des deux mains en 2007. Or les électeurs flamands voulaient simplement avoir ce qui leur avait été refusé en 2007. Et que l’on passe à autre chose.

Comme on le souligne souvent côté francophone, dans sa stratégie d’évaporation de la Belgique, le no man’s land gouvernemental actuel est tout bon pour la NVA. Mais politiquement et électoralement, il est désastreux à terme. Rappelons-le encore une fois : les flamands n’ont pas voté pour le chaos et ne détestent rien plus que le chaos. Si, pendant la campagne de 2010, De Wever a séduit pas son discours de clarté, aujourd’hui c’est le SPA et Groen! qui ont un discours de clarté : on sait ce qu’ils veulent (le note Vande Lanotte) et on sait qu’en votant pour eux on aura un gouvernement. Que veut Bart De Wever ? Nul ne le sait vraiment et probablement que lui-même ne le sait pas non plus.
Mais selon un récent sondage, 42% des flamands pensent qu’il ne veut pas d’accord. Autrement dit, 42% des flamands pensent qu’il ment et joue la comédie depuis sept mois. Difficile après ça d’affirmer que l’on parle au nom de 80% des flamands et que l’on peut décider qui est un bon ou un mauvais flamand. Mais ce n’est pas la gêne qui étouffe le personnage.

Ce (petit) sondage est, étonnament, le seul qui soit sorti depuis le rejet de la note Vande Lanotte et même depuis l’interview de Bart De Wever dans le Spiegel en décembre. J’attends avec impatience le prochain sondage avec intentions de vote et cote de popularité.

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A propos vlaborderie

Politologue français vivant en Belgique
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3 commentaires pour Bart De Wever : un homme dans l’impasse

  1. Ping : Un seul sondage vous manque et tout est embrouillé | Politique belge (et autres…)

  2. Fred dit :

    Très bonne analyse de fond.
    On a l’impression que De Wever attend une opportunité (un nouveau coup de génie politique) pour prendre une décision par rapport aux négociations, oppotunité qui ne viendra probablement pas. Je ne sais pas si son attitude de blocage lui est plus dictée par ses convictions profondes (prouver que le système belge induit le blocage) ou par la peur d’être désavoué par son parti.

  3. Ping : Le CD&V : l’incompréhension francophone | Politique belge (et autres…)

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