Cliché (1) : les Flamands parlent de moins en moins français

Voici mon premier opus d’une série qui promet d’être longue : les clichés sur les questions communautaires belges. Attention, pas les clichés que les Français ou les étrangers ont sur la question. Ce serait trop facile. Non, les clichés que les Belges, et en particulier les Belges francophones (c’est là-dedans que je baigne), ont sur leur propre pays et ses communautés. Longue série en perspective…

Mais commençons par le premier cliché : les Flamands parlent de moins en moins le français.

Avec son corolaire : la Belgique va mourir (évidemment)

Et sa réponse directe : oui mais les francophones parlent de plus en plus néerlandais.

Les tableaux présentés ci-dessous (source : Eurobaromètre) montrent que ces clichés sont globalement faux. Ils présentent non pas une évolution dans le temps mais la maîtrise actuelle des langues étrangères en fonction de l’âge. Commençons par la Flandre :

On y voit que la pratique du français est la plus importante chez les plus jeunes : presque 60% des 15-25 ans parlent le français. Contrairement au cliché selon lequel ce sont les anciennes générations qui parlent français, c’est chez les plus de 65 ans que sa maîtrise est la plus basse (40%). Étonnant non ? Le cliché selon lequel les jeunes flamands maîtrisent mieux l’anglais que le français est en revanche vrai. Mais il est surtout du à une montée en flèche de la langue de Shakespeare et de Lady Gaga : 23% chez les plus de 65 ans contre 80% chez les 15-25.

Autre progression notable, celle du néerlandais comme langue étrangère : 13%. C’est donc un « flamand » de 15-25 ans sur huit qui n’a pas le néerlandais comme langue maternelle ! Les fransquillons de la périphérie et d’ailleurs ? Ce cliché typique de la Belgique du XXème siècle est erroné, comme le montre le tableau ci-dessous :

La part de francophones est en diminution chez les jeunes générations et c’est surtout le turc, l’anglais et l’arabe qui concerne celles-ci. Toujours est-il que la part des « Flamands » non-néerlandophone est la plus élevée chez les 15-25 ans. Comme quoi le cliché de la Flandre fermée aux étrangers en prend aussi un coup. Même chose pour le cliché de la Wallonie ouverte, tolérante et accueillante (ben voyons…) qui subit de ce point de vue l’évolution inverse de la Flandre.

Ceci est d’ailleurs tout à fait logique si l’on compare les taux de chômage en Flandre et en Wallonnie : les immigrés vont là où ils peuvent trouver du travail et ils sont, de ce point de vue, plus mobiles que les Belges de souche. Avec ce constat : chez les 15-25 ans il y a plus d’allophones en Flandre qu’en Wallonie. La diversité côté francophone se concentre en réalité sur Bruxelles.

Passons maintenant à la maîtrise des langues étrangères en Wallonie et à l’idée que les Wallons se mettraient (enfin) au néerlandais :

Les chiffres montrent qu’en réalité la pratique du néerlandais est assez stable, même s’il y a une légère augmentation – sauf par rapport aux plus de 65 ans où celle-ci est plus forte. Mais on reste dans des ordres de grandeurs très bas : seul un Wallon sur cinq maîtrise le néerlandais. Ce constat contraste avec celui, bien réel aussi, d’hommes politiques francophones de la nouvelle génération bien plus capables que leurs ainées de parler néerlandais et d’aller s’exprimer à la télévision flamande. Ces deux constats ne sont pas contradictoires. Les statistiques ici produites concernent l’ensemble de la population wallonne et il convient peut-être de distinguer une certaine « élite » éduquée du reste de la population. Cela devrait être confirmé par d’autres statistiques, mais il n’est pas impossible que la pratique du néerlandais progresse réellement parmi les détenteurs d’un diplôme universitaire tout en stagnant dans l’ensemble de le population wallonne.

Mais cette très légère progression est méritoire en ce sens qu’elle se fait dans un contexte de régression générale de la maîtrise des langues étrangères par les jeunes Wallons. Qu’il s’agisse de l’anglais (maitrisé par seulement 22% des 15-25 ans), de l’espagnol ou de l’allemand, cette régression est étonnante et inquiétante.

Comparer les aptitudes en langue étrangère des Flamands et des Wallons est particulièrement édifiante, en particulier en ce qui concerne les 15-25 ans :

De ce point de vue l’écart ne diminue pas mais s’accentue. De quoi renforcer un autre préjugé (flamand celui-là) sur la connaissance des langues en Wallonie.

Résumons donc nos clichés :

– La pratique du français régresse en Flandre : Faux.

– Les jeunes Flamands savent mieux parler anglais que français : Vrai, mais c’est surtout du à la progression de l’anglais.

– La Flandre est une société en voie d’homogénéisation qui accueille de moins en moins d’allophones : Faux.

– Au contraire la Wallonie en accueille de plus en plus : Faux.

– La pratique du néerlandais progresse en Wallonie : Vrai mais la progression est tellement légère que l’on est plus proche de la stagnation.

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A propos vlaborderie

Politologue français vivant en Belgique
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5 commentaires pour Cliché (1) : les Flamands parlent de moins en moins français

  1. belgo3 dit :

    Intéressant !

  2. imi dit :

    Sans vouloir critiquer (en fait si mais bon) les chiffres donnés datent de 2006.

    Source: European Commission, Database Eurobarometer Languages 2006.
    Data processing and data: Jonathan Van Parys.

    Ensuite, une question essentielle est la fiabilité des données. Si l’on se réfère à la publication initiale :

    http://ec.europa.eu/public_opinion/archives/ebs/ebs_243_en.pdf

    L’on peut remarquer que les données sont collectées par un institut national. Dans le cas de la Belgique, il s’agit de TNS Dimarso. Dans la publication initiale, nul mention n’est faite d’une analyse régionale. Soit les données fournies par Van Parys sortent d’une publication de Dimarso que je n’ai pas trouvé, soit il s’agit d’extrapolations de données à partir dudit rapport initial. Soit il s’agit de données personnelles qu’il n’a pas jugé bon de documenter.
    Ensuite, la critique peut être faite sur la méthodologie à proprement parler. Dans le rapport, la méthode est décrite largement. Le premier constat est que celle-ci ne se base pas sur une évaluation qualitative du niveau de la personne mais sur une évaluation personnelle de son propre niveau. Et très souvent, il y a une différence entre ce que l’on croit être capable et les faits. Par expérience, j’ai toujours trouvé les wallons beaucoup plus modestes quand à leur capacités linguistiques. A contrario, les flamants sont souvent plus actifs, sans avoir le niveau qu’ils pensent avoir. Ce jugement découle évidemment de ma propre expérience.
    Quoiqu’il en soit, je ne doute pas que la tendance exprimée dans cet article soit correcte, mais j’émets des doutes sur les chiffres cités par Van Parijs

    • Mike dit :

      Imi a tout-à-fait raison. Il y a plus que 6 ans que la RTBF (La Première) nous proposait une émission entitulé « Pourquoi les Flamands parlent si bien le français… » (je ne suis plus 100% sûr du titre exact).
      Une émission de deux heures! Etant Flamand vivant avec une Anglaise, la différence en culture est déjà là 😉 Deux heures fieu!
      Bon, je vais être bref. Après la remarque précédente je n’ai plus le choix… Quand on demandait à un Flamand des questions simples en français, 9/10 répondaient. Souvent sans fautes, accent fort.
      Quand on demandait à un Bxlois ou Wallon des questions simples en néerlandais, 1/10 on répondait. Quand on insistait un peu, 8/10 répondaient! Souvent avec quelques petites fautes (mais bien compréhensible!), évidemment avec un accent fort (réciprocité entre les deux communautés!).
      Une des conclusions (très généralisé!!) était que les Flamands n’ont pas peur de faire des fautes, les erreurs font intégralement partie du processus d’appréhension d’une langue. Les francophones veulent maitriser une langue avant de commencer à parler cette langue.

      Un autre point de vue sur la modesté des francophones et le « niveau » des néerlandophones.

  3. Merci pour cette critiquer méthodologique intéressante.
    Concernant la date (2006), je ne pense pas que la maitrise des langues soit quelque chose qui évolue de manière fondamentale en 5 ans.
    Sur la perception par la personne interrogée, c’est une méthode largement utilisée par ailleurs et assez fiable. Mon expérience personnelle est plutôt que les Flamands sous-estiment leur niveau en Français et s’excusent souvent platement de leur mauvais Français. Alors qu’en fait ils parlent relativement bien et qu’un Français qui aurait ce niveau en anglais se considèrerait bilingue. Mais ce n’est qu’une expérience tout à fait personnelle. Et je fais plus confiance aux statistiques.

    En avez-vous d’autres d’ailleurs ?

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