Un nationalisme qui s’ignore

Ce texte est une réaction à la chronique de Pascal De Sutter publiée dans Vif/l’Express du 25 mai 2012.

Cela avait pourtant bien commencé. Dans sa dernière chronique, Pascal De Sutter expliquait en effet que la peur de la fin de la Belgique suite à un départ de la Flandre n’avait pas lieu d’être. Car, non, la majorité des Flamands, qu’il s’agisse de la population ou du personnel politique, n’ont aucune intention de mettre fin à l’État belge (voir ici pour plus de détails). Et la minorité qui le veut sait bien que les conditions pour faire le grand saut sont aujourd’hui loin d’être remplies. Les Francophones pouvaient donc être (un peu) rassurés.

Mais c’était sans compter sur l’idée qu’avançait immédiatement M. De Sutter : les Flamands ne voudraient pas seulement être maitres chez eux mais aussi à Bruxelles et en Wallonie et obliger les habitants de ces régions à vivre “à la flamande”.

Idée pour le moins originale dont on se demande bien d’où elle peut provenir. Une connaissance basique du nationalisme flamand suffit en effet pour savoir que la volonté de “coloniser” ou “d’assimiler” la Wallonie y est totalement absente. Les Wallons y sont plutôt vus comme des voisins latins fondamentalement différents, l’autre peuple de la Belgique avec qui l’ont a peu en commun et dont, à la limite, on veut entendre parler le moins possible. Mais renonçons à comprendre l’argumentaire derrière cette idée, puisque M. De Sutter ne l’appuie que sur une seule et mystérieuse donnée : son “intime conviction”.

Analysons plutôt son discours et qualifions-le comme il doit l’être : du nationalisme francophone. L’utilisation de la peur d’être conquis et assimilé par un “autre” constitue en effet l’argument principal utilisé par les nationalistes – en tout cas pour les nationalismes de type défensifs ou de repli identitaires. Que cet “autre” soit Musulman, Francophone ou Flamand ne change rien à l’affaire. Brandir la peur de la viande hallal et du voile islamique, de la francisation de la Flandre et de la disparition subséquente de la culture flamande, ou de la flamandisation de Bruxelles et de la Wallonie font appel aux mêmes mécanismes psychologiques.

On croyait en réalité le vieux refrain de l’Etat Belgo-flamand (déjà présent à la fin des années 70) réservée aux FDF et RWF. Mais il est vrai que la “flamandisation” de l’administration (comme la “francisation” de la périphérie ou “l’islamisation” de Bruxelles) est devenu un thème à la mode tellement rabâché qu’il devient une évidence. On oublie alors simplement de préciser que les Wallons sont en réalité légèrement surreprésentés dans l’administration fédérale (voir ici). Que les Flamands comme les Francophones – ou plus précisément les partis flamands comme les partis francophones – tentent de placer leurs pions où ils le peuvent est une évidence. Que les Flamands y parviennent mieux aujourd’hui qu’hier est possible. Faut-il pour autant y voir un grand complot flamand visant à flamandiser Bruxelles et la Wallonie ?

Là où la chose devient particulière et cocasse, c’est lorsque M. De Sutter évoque cette volonté d’obliger Bruxellois et Flamand à vivre “à la flamande”. On cherche encore ce que ceci pourrait bien signifier. Manger des frites ? Boire de la bière ? Faire ses courses au Colruyt ? Aller en vacances à la côte, dans les Ardennes ou en France ? Organiser un barbecue dès le premier rayon de soleil ? Sauf à reprendre les clichés émis par Geert Bourgeois dans sa brochure “Migreren naar Vlanderen”, on a du mal à voir ce que “vivre à la flamande” signifie véritablement.

Mais c’est là que l’on touche à un point essentiel. Il semble en effet que la deweverisation de certains esprits francophones soit désormais tellement profonde que le discours rabâché par les nationalistes Flamands de deux peuples par définition étrangers et radicalement différents peut être répété de ce côté-ci de la frontière linguistique sans aucune vérification ni prise de distance.

Pour revenir à la réalité, rappelons que les Belges (Wallons ou Flamands) sont majoritairement d’origine européenne et catholiques (sinon pratiquants, en tout cas de tradition) et qu’il n’y a pas de différences culturelles fondamentales entre eux. Pour s’en convaincre, on se référera utilement à l’analyse du volet belge de la dernière version de l’étude European values studies. On y voit notamment que les différences culturelles entre nord et sud du pays sont minimes. Lorsqu’elles existent, elles sont parfois à contre-courant des clichés habituellement véhiculées. Le travail serait ainsi une valeur plus importante pour les Wallons que les Flamands. Comme quoi, lorsque l’on se base sur des études universitaires et non sur son intime conviction, les choses peuvent devenir intéressantes.

Dans sa chronique, M. De Sutter reprend donc les mêmes “constats” de départ que les nationalistes Flamands. Il n’y a donc aucune surprise à ce que leurs conclusions finales soient identiques : séparons-nous au plus vite de cet “autre” qui va nous dominer et nous imposer son mode de vie. Et comme pour tout nationalisme, celui-ci se présente d’abord comme étant la victime d’une agression à laquelle il convient de réagir de manière énergique et rapide.

A tout prendre, le caractère outrancier et déconnecté de la réalité de cette idée de  Flamands voulant flamandiser, non seulement Bruxelles, mais la Wallonie toute entière nous rappelle un Vic Van Aelst qui déclarait il y a un an : « Les Francophones n’arrêteront leur lutte que quand le cabillaud au large d’Ostende parlera français.» Et de préciser que ces mêmes francophones considéraient toujours la Flandre comme une colonie.

La différence fondamentale est ici que, alors les déclarations de Vic Van Aelst avaient suscité indignation et condamnation en Flandre, la chronique de M. De Sutter est passée comme une lettre à la poste en Belgique francophone.`La raison en est simple : le nationalisme francophone passe inaperçu puisqu’il ne se conçoit pas. Car pour de nombreux Belges francophones, le nationalisme, le problème, ne peut venir que de “l’autre”. Eux-mêmes en seraient naturellement préservés.

Mais force est de constater que le nationalisme francophone existe bel et bien, comme M. De Sutter nous en a fourni le plus éclatant témoignage.

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A propos vlaborderie

Politologue français vivant en Belgique
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3 commentaires pour Un nationalisme qui s’ignore

  1. moa dit :

    Excellent billet ! J’ajouterai simplement un commentaire qui a été écrit en-dessous de la chronique de Pascal De Sutter et qui a pu passer inaperçu parmi la série de stupidité et insultes flamandophobes habituelles :
    paul dony | 27 mai 2012

    Madame Christine Laurent (rédactrice en chef) Madame,
    En lisant l’article « Les flamands sont ils d’affreux nationalistes ? » je me suis dit que vous deviez être en congé lors du bouclage de ce numéro. Quand Monsieur De Sutter écrit, quasiment en conclusion de son raisonnement, qu’il suffirait que les Bruxellois acceptent de vivre « à la flamande » et que les wallons minoritaires acceptent aussi de vivre « à la flamande », je pense que cette personne qui s’affiche comme psychologue politique, devrait rejoindre Damas, car il y a là quelqu’un qui pense vraiment comme lui. Bien sûr vous me direz que vous n’êtes pas responsable de ce que dit la personne dans la page « opinions », mais vous avez la responsabilité de la personne à qui vous donnez la parole. Si effectivement ce Monsieur est psychologue politique en Belgique, il suffit peut-être de changer de psy. pour retrouver un climat politique serein en Belgique, on n’y avait pas encore pensé. Merci ! Cette personne est en effet une offense au métier de psychologue. Qu’un journaliste puisse être tenté de comparer Wallons et Flamands à un couple en difficulté, on pourrait encore l’admettre, mais qu’un professionnel de la psychologie base son raisonnement sur une telle hérésie est un affront pour la profession. Dans son raisonnement remplacez les époux par frère et sœur qui eux non plus ne se sont pas choisis et son raisonnement s’écroule. Selon ce psychologue quand un couple en difficulté vient le rencontrer, il n’a qu’à leur proposer le divorce ou la soumission du wallon au flamand. Je comprendrais donc aisément que ce psychologue sexologue ait pu perdre sa clientèle et se soit vu réduit à jouer pigiste pour le Vif l’express. Merci à l’avenir de mieux trier les auteurs de pages « d’Opinions » il en va de la crédibilité de votre journal.

  2. Absolument d’accord, le nationalisme wallon/francophone existe bel et bien et est particulièrement présent au sein de nombreux médium.

  3. belgo3 dit :

    Reblogged this on BELGIUM4ever and commented:
    Un texte de Vincent Laborderie – UCL

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