Réponse à Marcel Sel

Marcel Sel a posté sur son blog une réaction par rapport à mon billet RTBF de jeudi dernier (voir ici).

Passons rapidement sur le fond de l’argumentaire qui y est développé. Celui-ci a en effet peu de pertinence pour une raison fort simple : la page d’opinion publiée est un résumé des conclusions de mon chapitre de Good Morning Belgium consacré à la question de la (non) fin de la Belgique et que, comme il l’admet lui-même, Marcel Sel n’a pas lu. Or ce chapitre développe, sur une quarantaine de pages, le raisonnement qui m’amène à ma conclusion. La page d’opinion n’est donc qu’un aperçu (c’est la loi du genre) de l’ensemble. Le propos de Marcel Sel a donc à peu près autant de pertinence qu’une critique d’un livre de la part de quelqu’un qui n’aurait lu que la quatrième de couverture.

Résultat : quasiment toutes les objections qu’il soulève au vu de mon billet d’opinion ont déjà leur réponse dans le chapitre que j’ai écrit. Ne connaissant pas le fond de la question, Marcel Sel ne peut qu’émettre un jugement basé sur ses préjugés agrémentés d’un peu de psychologie de comptoir et dont voici le résultat : si quelqu’un ne croit pas à la fin de la Belgique, c’est un doux rêveur qui prend ses rêves pour des réalités. Critique tellement basique et répandue que j’y avais également répondu par anticipation dans la conclusion de l’ouvrage.

Bref, nous sommes là face au degré zéro de la réflexion, et j’aurai pu répondre simplement à l’auteur en l’invitant à lire mon livre (comme le fit Paul Magnette en son temps).

Si ce n’est qu’il y a l’enrobage autour de ces (non) arguments et surtout ce passage : « Se présentant comme chercheur, mais défendant une position politique : il est affilié à BPlus qui “n’est pas un parti politique”, mais “combattrait le séparatisme et soutiendrait […] un fédéralisme vrai et équilibré.” — difficile de nier qu’un tel credo soit politique, surtout dans la Belgique actuelle. Tant l’engagement politique que la recherche (jamais réellement objective) en la matière sont parfaitement honorables. Mais quand la seconde sert le premier, l’on décrédibilise le travail scientifique et l’on désinforme une population qui a droit à la vérité crue et n’a que faire de pseudo-certitudes. »

Sous ses airs débonnaires, Marcel Sel lance des accusations graves, en particulier dans la phrase que j’ai soulignée. Tout d’abord il dit que je me présente comme chercheur, sous-entendant que je ne le suis pas parce que je serai membre de Bplus. Étrange raisonnement : on ne pourrait pas être chercheur et membre d’une association ayant des « objectifs politiques ». À ce compte-là, il n’y aurait en réalité plus beaucoup de chercheurs en Belgique ou dans le monde, en particulier dans le domaine des sciences sociales. Pour rester dans l’institutionnel belge, voyez par exemple le Groupe Pavia qui réunit plusieurs universitaires favorables à la mise en place d’une circonscription fédérale. Regardez les noms, et vous verrez une bonne partie des politologues et analystes qui interviennent dans les médias aujourd’hui. Ceux-ci sont-ils illégitimes pour parler de politique et d’institutionnel belges du fait de cet engagement ? Je ne le pense pas. De même que je ne pense pas qu’il soit impossible pour un croyant de faire un doctorat en théologie ou de vérifier si un chercheur qui s’exprime sur la laïcité est franc-maçon. Ces situations arrivent en réalité constamment : le chercheur est aussi un citoyen qui peut s’engager librement dans la vie de la cité. Pourquoi m’interdire cette possibilité ?

Mais Marcel Sel fait beaucoup plus grave lorsqu’il écrit que ma conviction politique (qui reste à définir, mais passons) guide mon travail scientifique. J’aimerais bien savoir d’où sort cette idée. Le raisonnement logique partant de « Vincent Laborderie fait partie d’une asbl ayant des objectifs politiques » à « ces objectifs politiques guident sa recherche » demeure des plus obscurs. Marcel Sel lit-il dans les pensées pour savoir ce qui guide quoi dans ma vie ? Sait-il quelles sont les raisons qui m’ont conduit à choisir ce sujet de thèse ? Sait-il comment je travaille ? Manifestement non. Il semble même qu’il n’en ai aucune idée puisqu’il suffit de regarder sur le site de l’UCL pour voir que ma thèse de doctorat ne concerne pas la Belgique, mais les séparations d’États effectivement réalisées. Le chapitre que j’ai écrit pour Good Morning Belgium concerne l’application de mes recherches à l’hypothétique cas belge. Et non, je n’ai pas entrepris ce doctorat juste pour sortir un chapitre de livre sur la Belgique et passer à la télé.

Surtout, Marcel Sel fait une confusion manifeste entre deux choses fondamentalement différentes : la volonté de voir la Belgique continuer à exister et l’idée qu’elle n’est pas en danger. La première chose est une préférence alors que la seconde est une opinion, qui se fonde dans mon cas sur une application au cas belge de mes recherches. Mais les deux sont totalement indépendantes : on peut vouloir que la Belgique continue à exister et craindre pour sa survie (comme Marcel Sel) ou bien penser qu’il n’y a pas de danger (comme moi). On peut aussi vouloir la fin de la Belgique tout en pensant que ce n’est pas réellement possible actuellement (position de Bart Maddens par exemple) ou bien en estimant que cela peut arriver très prochainement (position du militant N-VA ou VB).

Les deux choses diffèrent donc fondamentalement et ce n’est pas à Bplus que ma thèse est la plus facile à imposer. En effet, il me semble évident que la crainte de voir la Belgique disparaitre est proportionnelle à l’amour qu’on lui porte. À tout prendre, prendre mon étude pourrait très bien être utilisée par la N-VA comme argument électoral, pour expliquer que voter nationaliste ne provoquerait pas la fin du pays. Peut-être que ce jour-là Marcel Sel considèrera-t-il que je suis passé de « belgicain » à « agent de la N-VA » ?

Bplus et moi

Mais, malgré toutes ces approximations et ces raccourcis, Marcel Sel soulève un point destiné à instiller le doute chez son lecteur : Vincent Laborderie serait-il une créature de Bplus chargée de nous tromper sur la fin du pays ? Pour répondre à cela, le plus simple me semble d’exposer la nature de mon « affiliation » (pour reprendre son terme) à Bplus.

Tout d’abord, il me semble important de sortir de la caricature que reprend Marcel Sel dans son billet assimilant Bplus à indécrottables belgicains. Bplus est en réalité une association fédéraliste que les partisans d’un retour à la Belgique unitaire ont quasiment tous quitté. À côté d’actions concrètes de sensibilisation ou de rapprochement entre Flamands et Francophones, il s’agit aussi d’un lieu de discussion et d’échange de points de vue sur la politique, l’histoire et les institutions belges. Le lecteur ne sera pas surpris d’apprendre que c’est ce second aspect que j’ai toujours privilégié. Bplus compte comme membres des personnalités aussi diverses que Louis Michel, Anne Morelli, Rudy Aernoudt ou Melchior Wathelet. Pensez-vous vraiment que l’actuel secrétaire d’État chargé de mettre en œuvre la sixième réforme de l’État soit un belgicain ? Ou alors il faudrait donner à ce terme une définition tellement large qu’elle concernerait 80% de la population belge.

Surtout, la manière qu’a Marcel Sel de me présenter induit que j’aurai une attitude trompeuse envers les médias et le public, en omettant sciemment de mentionner mon « affiliation » à Bplus pour faire passer le message de l’organisation sous couvert d’objectivité scientifique.

Pour commencer, je n’ai jamais caché mon appartenance à Bplus… du temps où j’y avais un engagement. Ainsi, lors de ma première interview portant sur l’hypothèse d’une séparation de la Belgique, mon appartenance à Bplus était bien mentionnée (voir ici). Si je ne le fais plus aujourd’hui c’est suite à mon désinvestissement de cette asbl, même si j’en partage encore certains objectifs (comme, je pense, l’immense majorité des Belges). L’important est que Bplus n’est pas pour moi un lieu de militance quelconque, mais plutôt un cercle de discussion parmi d’autres (à l’instar de Plan B ou Re-Bel) qui m’a permis de rencontrer, et de fréquenter encore à l’occasion, des gens hautement intéressants.

Approximations, caricatures, et contradictions

Pour finir, notons que, dans le texte de Marcel Sel, les approximations et les caricatures ne concernent pas seulement son raisonnement à mon égard et ses accusations gratuites. S’y ajoutent un certain nombre de caricatures et de contradictions dans le texte même. Ainsi Marcel Sel caricature mon propos en disant que je défends « l’idée d’une Belgique éternelle ». Il fait ensuite tout un paragraphe expliquant qu’en politique rien n’est impossible et me reprochant le fait que j’aurai déclaré impossible la fin de la Belgique. Mais à la fin de son texte, il est bien obligé de me citer lorsque j’écrivais : « L’indépendance de la Flandre est difficilement envisageable à court et moyen terme ».

Quand on n’arrive pas à faire la distinction entre « impossible » et « est difficilement envisageable à court et moyen terme », je pense qu’il y a un problème fondamental d’analyse. À moins qu’il s’agisse, tout simplement, de mauvaise foi.

Mais le plus gênant de ce point de vue me semble se situer dans le titre, censé produire un jeu de mots avec mon nom : « La scission du pays ? Vincent l’aborde et rit ! »

Or non, la scission de la Belgique n’est pas un sujet qui me fait rire et je ne l’ai jamais traité à la légère. Étrangement, le même reproche de désinvolture m’avait été fait par Jules Gheude il y a quelques mois (lien ici).

Pourquoi Marcel Sel écrit-il alors que j’en ris ? Probablement pour faire un beau (sic) jeu de mots. Fort bien, mais il faudra un jour que Marcel Sel choisisse entre le roman et l’essai, entre le comique et l’analyse, entre la recherche du bon mot et le respect de la vérité, entre le premier et le second degré. Au moins s’il veut avoir un minimum de crédibilité autrement que comme amuseur public.

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A propos vlaborderie

Politologue français vivant en Belgique
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2 commentaires pour Réponse à Marcel Sel

  1. Pierre@s dit :

    Eh ben vous en êtes un beau de la politique de l’autruche.
    Marcel Sel a diantrement raison de douter de la perrénité du belgium.

    Quant au fait que l’Europe ne permettrait pas, qu’en savez-vous ?
    Notez qu’on « risque » de le savoir bien vite après le referendum organisé en Catalogne très bientôt et en Ecosse plus tard.

    Gouverner, c’est prévoir Monsieur Laborderie. C’est aussi un belge qui a prononcé cette phrase. J’ai tendance à dire que Marcel Sel gouverne plus que vous.

    Au fait, il a publié une réponse à votre réponse sur son blogue.
    Bien à vous et sans rancune car j’étais un de vos nombreux contradicteurs l’autre jour sur le « chat ».

    • vlaborderie dit :

      Concernant l’attitude de l’Europe en pareil cas, c’est justement mon sujet de thèse de doctorat. Effectivement on vérifiera cela avec la cas catalan. Pour l’Écosse le processus est bien normé avec référendum et accord entre Écosse et Royaume-Uni. Donc l’UE ne devrait pas s’y opposer.

      Concernant la réponse de Marcel Sel, il élude totalement ce que je lui reprochait c’est-à-dire de m’accuser de mentir sans aucun début d’élément de preuve. Sa réponse est un bel exemple de trollisme.

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