Les sondages sont-ils plus fiables que les élections ?

La nouvelle livrée du baromètre trimestriel de La Libre Belgique/RTBF/Dedicated Research vient de sortir, et occupera probablement les commentateurs une bonne partie du week-end. La N-VA y confirme son maintien à un niveau stratosphérique avec 39 % des intentions de vote. Ce chiffre semble pourtant peu réaliste tant il est en totale contradiction avec les résultats observés aux dernières élections provinciales. Retour sur un oubli et une situation où la fiction sondagière semble avoir définitivement supplanté la réalité des urnes.

Dans un précédent billet, j’avais déjà pointé les imprécisions et le peu de fiabilité des sondages d’opinion. Mais depuis lors, un élément nouveau est venu s’ajouter : les élections communales et provinciales d’octobre 2012. Celles-ci ont – encore une fois diront certains – largement invalidé les résultats annoncés par les sondages. C’est en particulier le cas pour ce qui – pourquoi se le cacher ? – est le principal sujet d’intérêt pour la majorité des observateurs : le score de la N-VA.

Pour traiter cette question, laissons de côté les résultats des élections communales. Ceux-ci dépendent en effet directement des contextes locaux et des personnalités présentes. Ainsi si Bart De Wever a triomphé à Anvers (37 % des suffrages), la N-VA a fait des scores beaucoup plus modestes dans d’autres grandes villes flamandes (entre 17 et 20 % à Gand, Bruges ou Louvain) et a réalisé, sur l’ensemble de la Flandre, un score global de 23 %.

Les élections provinciales offrent en revanche un point de comparaison plus pertinent avec des élections fédérales, et donc avec les sondages qui sont censés en mesurer les intentions. En effet les partis s’y présentent sous leurs noms propres et, surtout, les électeurs sont peu au fait des enjeux provinciaux. Ils ne s’expriment donc pas en fonction de ceux-ci, ni des candidats présentés ou de programmes provinciaux souvent inconnus (lorsqu’ils existent). Les élections provinciales peuvent donc apparaitre comme une sorte de sondage grandeur nature où les électeurs ont plutôt indiqué leur parti préféré du moment.

Or des différences flagrantes apparaissent entre les résultats de ces élections et ceux des sondages réalisés régulièrement par les différents médias du pays. Pour la N-VA, l’écart est de l’ordre de dix points : entre 35 et 40 % dans les sondages contre 28 % aux provinciales. Un écart très important qui change fondamentalement la perception de la situation politique et de sa dynamique.

Prédictions et réalité

Ainsi, dans le monde théorique des sondages, la N-VA fait à peu près autant que les trois partis flamands réunis dans le gouvernement Di Rupo. Mais en octobre 2012, dans la réalité des urnes, la N-VA n’avait que sept points d’avance sur le CD&V, et pesait donc autant que ce dernier augmenté de la moitié du SPA.

De même, selon les sondages, additionner les scores de la N-VA et du Vlaams Belang nous amène à un niveau proche de la majorité absolue. La N-VA serait donc en mesure de tout bloquer. Mais si l’on transpose les résultats des provinciales en sièges à la chambre, le gouvernement Di Rupo actuel obtiendrait la majorité qui lui fait actuellement défaut en Flandre. Cherchez l’erreur.

Au-delà du score de la N-VA, il est intéressant d’étudier les scores des autres partis flamands. Ainsi le CD&V qui peine dans les sondages à sortir de son piteux score de 2010 (voire se situe en dessous), gagnerait 4 points aux provinciales par rapport aux dernières élections fédérales. Avec 21,5 % des suffrages obtenus en octobre 2012, le CD&V revient ainsi presque à son niveau des régionales de 2009 (23 %) qui avait alors été considérées comme une victoire.

Quid de l’OpenVLD ? Ce parti est vu comme étant en perdition et proche de la marginalisation, avec un score sondagier qui flirte avec les 10 %. Si l’on examine les résultats des provinciales, il gagne un point par rapport à juin 2010 pour atteindre 14,4 %.

Les deux types de données donnent donc lieu à des lectures tout à fait différentes voire contradictoires. Dans un cas, la N-VA continue son inexorable marche en avant et semble en capacité d’imposer son agenda en 2014. Dans l’autre, le premier parti flamand ne doit son maintien à un niveau élevé qu’à l’écroulement du Vlaams Belang. Le CD&V reprend des couleurs et revient presque à son poids de forme, validant ainsi la décision prise à l’été 2011 de lâcher la N-VA pour négocier une réforme de l’État. Si les résultats observés en octobre 2012 se confirmaient en juin 2014, la majorité obtenue côté flamand par la somme des sièges CD&V-SPA-OpenVLD pourrait tout naturellement mener à une reconduction de la coalition sortante.

Des visions totalement divergentes donc selon que l’on se fie aux sondages ou au résultat des élections. Le plus étonnant est qu’à peu près personne ne semble tenir compte des bulletins véritablement déposés dans l’urne, pour se concentrer sur des sondages qui se trompent régulièrement. Comment justifier ainsi qu’un sondage réalisé auprès d’un millier de personnes soit considéré comme étant plus représentatif que le choix posé par plus de quatre millions d’électeurs flamands ? La seule justification serait que ces électeurs fassent la distinction entre les niveaux de pouvoir et soient susceptibles de donner leur préférence à des partis différents selon ceux-ci.

Hypothèse des plus audacieuse à l’heure où l’on se demande s’il y aura un écart entre les scores aux régionales et au fédéral en 2014. Pour rappel, dans un sondage réalisé avant l’élection de régionale de 2009, 30 % des Wallons pensaient que le MR était au gouvernement de la région wallonne. Il est vrai que l’on était alors en pleine crise financière et que Didier Reynders était omniprésent dans les médias en sa qualité de ministre des finances… au gouvernement fédéral. Pour ceux qui croiraient en la capacité de nos concitoyens à s’y retrouver dans la lasagne institutionnelle belge, mentionnons l’expérience intéressante menée par le sondage VRT/Standaard au printemps 2012. Les élections communales approchant, on avait demandé aux sondés leurs intentions de vote non pas pour l’élection fédérale (comme à l’accoutumée), mais pour les communales. Résultat : des scores quasi-identiques au sondage précédent et une N-VA pointant à 33,5 % des intentions de vote. Six mois plus tard et dans le monde réel, la N-VA faisait 10 points de moins (23 %).

Face à cette situation, il me semble qu’une seule question devrait se poser : comment expliquer un tel écart entre les sondages et le résultat des élections provinciales ?

Question qui devrait immédiatement être suivie d’une autre : ces sondages ont-ils encore un sens ?

J’ai quelques idées pour répondre à la première (idées que j’exposerais dans un autre billet). Concernant la seconde, je ne pense pas qu’il soit nécessaire d’épiloguer.

En attendant la suite, je ne peux que vous encourager à lire l’excellente chronique – dont j’ai emprunté le titre – de mon collègue et néanmoins ami Nicolas Baygert sur les effets des sondages.

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A propos vlaborderie

Politologue français vivant en Belgique
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4 commentaires pour Les sondages sont-ils plus fiables que les élections ?

  1. Bien d’accord.
    J’aime bien aussi l’exemple « Reynders ». Cela fait penser à une autre enquête (universitaire cette fois) auprès d’étudiants-professeurs flamands, dont une belle proportion pensait que le PS était dans le Gouvernement flamand. Ceci rappelle que le citoyen « lambda » (sans être péjoratif) n’est pas un mordu d’actualité et d’analyse politiques. Ca permet de relativiser certaines hypothèses données par les médias, du genre « le CD&V a encore baissé à cause de Wouter Beke qui a annoncé ne pas vouloir une septième réforme de l’État en 2014. » Ces citoyens qui ont retiré leur intention de vote pour le CD&V ont-ils écouté ce discours ? L’ont-ils compris ?

    De toute façon, la différence d’intention de vote pour le CD&V est inférieure à la marge d’erreur. Mais ce n’est pas dans la nature du sensationalisme médiatique d’en tenir compte.

    Je suis curieux des idées pour répondre à la « première question » (pourquoi cet écart sondage-élections ?). La question m’était d’ailleurs venue en cours de lecture.

  2. H. dit :

    Petite erreur : c’était les Finances et non l’Economie pour Didje.
    Question : avez-vous fait le test avec les provinciales précédentes ? En 2006, les scores des provinciales étaient-ils en accord avec ceux du scrutin fédéral de 2007?

    • vlaborderie dit :

      Merci pour la correction.
      Ce billet m’a effectivement donné l’idée d’une étude plus large comparant les scores annoncés par les sondages et ceux de l’élection précédente. Il serait intéressant de voir laquelle des deux données est la plus proche du résultat.
      Concernant les provinciales de 2006, les résultats sont effectivement très comparables à ceux de 2007 : 29-30% pour le cartel CD&V-NVA ; 19% pour le VLD ; 6,3-7% pour Groen. Seuls écarts : -3,5% pour le SPA et -3% pour le VB. Le score de ce dernier a probablement été affecté par l’arrivée de la liste De Decker. Le SPA a quant à lui souffert de la polarisation entre Verhofstadt et Leterme durant la campagne.
      Des scores quasi identiques donc. Merci pour votre question.

  3. Ping : Sondages par province : la N-VA à 27% | Politique belge (et autres…)

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