Quand trop de sondages tuent les sondages

Cela faisait longtemps (au moins trois semaines) que l’on n’avait pas eu de sondage sur l’avis des Belges à propos de la monarchie. C’est ce que nous livre le sondage RTL/Le Soir/IPSOS avec d’autres questions concernant les souhaits de coalitions après 2014. Inintéressant ? Bien au contraire puisque, ce qui est remarquable dans ce nouveau sondage, c’est que les résultats sont en contradiction totale avec d’autres sondages effectués récemment sur les mêmes sujets. Voyons comment la profusion de sondages contradictoires mène immanquablement à leur perte de crédibilité.

Les Flamands veulent-ils une monarchie protocolaire ou le statu quo ?

Commençons par les questions concernant les souhaits pour la monarchie. Il y a trois semaines, le sondage LLB/RTBF/Dedicated montrait une volonté globale de statu quo ou une volonté modérée de réduction des pouvoirs du roi. Ce dernier aspect venait principalement du côté flamand, mais les écarts Nord-Sud étaient assez minimes. Ce week-end, changement de cap avec de grosses divergences entre Flamands et Francophones. En effet ce seraient désormais 48 % des Flamands qui demanderaient une monarchie protocolaire contre seulement 21 % côté francophone (voir ici, attention les données pour Flamands et francophones ont été inversés). Si l’on ajoute à cela les 21% de Flamands partisans d’une république, cela fait 69% de Flamands pour vouloir retirer tout pouvoir au roi.

Des résultats en totale contradiction donc avec ceux révélés par le sondage LLB/RTBF/Dedicated où seuls 28 % des Flamands estimaient que les pouvoirs du roi étaient trop importants.

Comment passe-t-on, en trois semaines, de 28 % de Flamands trouvant trop de pouvoir au roi à 69 % qui veulent tout lui enlever ? On peut bien sûr mettre en cause la manière dont sont constitués les échantillons par les deux instituts de sondages. Toujours est-il que lorsque des échantillons supposés représentatifs de la réalité donnent des résultats à ce point différents, il y a lieu de s’interroger sur la représentativité d’un moins l’un des deux échantillons (si pas des deux). Mais il est ici plus probable que c’est le choix des réponses proposées qui amène à des résultats aussi différents. En effet, alors que le sondage LLB/RTBF/Dedicated donne un large choix de jugement quant à aux pouvoirs accordés au roi[1], le sondage de ce week-end réduit le choix de réponse à trois : statu quo, monarchie protocolaire et passage à la république. Concernant les pouvoirs à donner au roi, on a donc simplement le choix entre le statu quo et rien. À quoi on ajoute une option républicaine qui, si elle n’est pas inintéressante, n’a rien à voir avec le débat actuel. On a donc simplement le choix entre les deux options extrêmes : le statu quo et la suppression de tous les pouvoirs du roi. Or le sondage LLB/RTBF/Dedicated indiquait que les Flamands oscillaient entre la volonté de statu quo (41 %) et des pouvoirs revus à la baisse (43 %)[2].

Ajoutons à cela le phénomène, bien identifié en psychologie, qui consiste, pour les personnes interrogées, à choisir la position centrale par rapport à celles qui sont proposées. Présentée entre le statu quo et la république, la monarchie protocolaire peut ainsi apparaître comme un compromis équilibré.

À titre de comparaison, c’est un peu si, interrogé sur l’avenir souhaité de la Belgique, on n’avait le choix qu’entre trois options : le statu quo, le confédéralisme et la fin du pays. En passant, vous remarquerez que dans chacun des cas c’est l’option défendue par la N-VA qui se trouve être mise en position centrale et donc présentée comme équilibrée.

Plébiscite pour l’Olivier ou pour le MR ?

Un autre point original de ce sondage concerne les coalitions souhaitées après 2014. Concernant la Wallonie, on arrive ici à des conclusions encore une fois totalement opposées à celles avancées par un autre sondage réalisé par Sud-Presse il y a trois semaines. Dans ce dernier, le MR était le premier parti que les Wallons voulaient voir au pouvoir (38 % contre 33 % pour le PS) et d’en conclure à la sanction pour l’Olivier wallon. Mais au vu du sondage de ce week-end, on estime que « Les Wallons plébiscitent l’Olivier » en s’appuyant sur le fait que la coalition PS-CDH-Ecolo est celle qui recueille le plus de soutien parmi les différentes options proposées.

Je me garderai bien ici de déterminer quel sondage est le plus pertinent. Ces deux sondages effectués à trois semaines d’écart par le même institut (en l’occurrence IPSOS) constituent surtout la démonstration éclatante qu’il est possible d’arriver à des conclusions opposées selon les questions que l’on pose.

Les Flamands veulent la N-VA au gouvernement fédéral… et reconduire la coalition papillon !

Enfin, le sondage sorti ce week-end n’est pas seulement en contradiction avec ses prédécesseurs, mais aussi avec lui-même.  On y « apprend » ainsi que 65 % des Flamands souhaitent que la N-VA fasse partie du nouveau gouvernement fédéral si elle est en tête au soir du 25 mai 2014. Mais 47 % de ces mêmes Flamands veulent que la coalition actuelle (qui exclue la N-VA) se poursuive après cette même élection. Faites vos comptes : 65 %+47 % = 112 %. Comprenne qui pourra !

Certes, cette incohérence peut être expliquée par le fait que la première question contient dans son intitulé une condition (que la N-VA soit le plus grand parti flamand) qui n’est pas présente dans la seconde. Mais le fait est que cette condition imposée dans la question a sauté assez vite dans les commentaires et les titres de presse (voir ici le journal de RTL-TVI). Et personne ne semble s’empêcher de proclamer que 65 % des Flamands veulent que la N-VA intègre le prochain gouvernement fédéral.

Au demeurant, le fait que 47 % de Flamands veuille poursuivre la coalition fédérale actuelle est un très bon score pour le gouvernement Di Rupo. Il est en tout cas bien supérieur aux 35 % que recueille l’Olivier francophone, considéré comme plébiscité.

De l’utilisation politique et médiatique des sondages

Mais si cette profusion de chiffres parfois contradictoire nuit à la crédibilité des sondages, certains y trouveront tout de même un avantage. Chacun (politique ou commentateur) pourra ainsi mettre en avant le chiffre qui l’arrange selon ses convictions, ses objectifs ou ses a prioris. Bart De Wever ne s’y est d’ailleurs pas trompé et nous a livré un parfait exercice de populisme sondagier. Il fait peu de doute que son parti exploitera certains chiffres concernant la monarchie protocolaire tout en en occultant d’autres.

Il est aussi probable que, ici comme ailleurs, certains médias s’attarderont sur les résultats anxiogènes (la peur fait vendre et attire l’attention) et correspondants aux clichés déjà présents dans l’esprit du public (sachant qu’une telle information est plus susceptible d’être acceptée). Par exemple il y a fort à parier que, côté francophone, les 65 % de Flamands voulant la N-VA au gouvernement occulteront largement les 47 % qui souhaitent voir le gouvernement Di Rupo poursuivre sa route après 2014. La première « information » combine en effet l’avantage de faire peur et de correspondre au cliché des Flamands séparatistes et soutenant massivement la N-VA.

Chacun piochera donc ce qu’il veut dans ces dizaines ou centaines de réponses à des questions diverses et variées, plus ou moins bien posées et contradictoires selon ses intérêts bien compris. Mais, pour l’analyste rigoureux ou le citoyen en quête d’information, la tentation est de plus en plus grande de passer simplement son chemin.


[1] « trop important”, “un peu trop important”, “normaux”, “pas assez important” et “vraiment trop peu important”.

[2] Soit la somme de ceux qui pensent que le roi a trop (28%) ou un peu trop (13%) de pouvoirs.

Publicités

A propos vlaborderie

Politologue français vivant en Belgique
Cet article a été publié dans Non classé. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Quand trop de sondages tuent les sondages

  1. belgo3 dit :

    A reblogué ceci sur BELGIUM4ever.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s