Quand le PS bascule dans le populisme décomplexé

J’étais l’invité hier matin de l’émission MediaTIC pour parler des vidéos du PS consacrées au gouvernement « MR/NVA ». Vous pouvez retrouver le podcast de cette émission ici. Voici quelques éléments complémentaires sur cette campagne qui me semble être une sorte de grand bond en avant dans l’abaissement du niveau du débat politique en Belgique francophone. Plusieurs points caractéristiques de cette campagne peuvent appuyer ce jugement.

1. Mensonge et désinformation

Le premier point à relever concerne le fond du message. Celui-ci tient en une phrase : « Le gouvernement MR/NVA supprime l’indexation de votre salaire ». En neuf mots, on a déjà deux mensonges. Le premier c’est qu’il n’existe pas de gouvernement MR/NVA. La coalition au pouvoir au fédéral compte en effet deux autres partis : le CD&V et le VLD. Mais mentionner le CD&V est évidemment gênant pour le PS. Parti centriste doté d’une aile syndicale, il ne cadre pas avec la communication autour d’un « gouvernement d’ultra-droite ». Quand la réalité gène la propagande communication, autant escamoter celle-ci et créer un gouvernement fictif.

Le second mensonge concerne la suppression de l’index. Contrairement à ce qu’avait brandi le PS durant la campagne, le gouvernement Michel ne supprime pas l’index mais entend opérer un (et un seul) saut d’index. Encore une fois lorsque la réalité ne convient pas, on l’escamote. Quoi que l’on pense de la mesure sur le fond, le saut d’index est pourtant un concept suffisamment connu pour être avancé dans une phrase courte et une communication simplifiée.

2. Avancer masqué

Le second problème consiste à avancer maqué. Rappelons que la campagne a été lancée sans affichage PS, en vue de laisser à penser qu’il s’agit d’un lobby ou d’un « collectif citoyen ». C’est seulement suite à l’insistance de journalistes qui ont vite flairé l’entourloupe que le PS a dû se dévoiler.

Il s’agit ici d’une première rupture fondamentale dans la communication politique en Belgique. Tromper les citoyens de cette manière pose évidemment un problème éthique fondamental. Celui-ci n’est d’ailleurs pas dissipé par la révélation par le PS de sa responsabilité dans l’affaire. Le principe de marketing viral est que les vidéos circulent (par mail, Facebook, Twitter, YouTube), indépendamment du site qui l’héberge. Or rien dans ces vidéos n’indique qu’elle a été faite par le PS. On omet également (sciemment ?) de le mentionner dans le titre et les commentaires accompagnant les vidéos sur YouTube. Il y a donc fort à parier que bon nombre de gens qui verront cette vidéo ne sauront pas qu’elle émane d’un parti politique.

Suite à l’émission d’hier, un conseiller communal Ecolo posait d’ailleurs la question de la légalité de cette campagne étant donné l’absence des « mentions web obligatoires ».

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3. La violence (et l’incitation à la violence ?)

Sur la forme, ces vidéos sont particulièrement violentes et racoleuses. On y voit le « gouvernement MR/NVA » pénétrer dans l’intimité des citoyens et de leur famille pour les voler.

De même le symbole des ciseaux est particulièrement violent puisqu’une paire de ciseaux peut, non seulement couper dans le portefeuille mais aussi blesser physiquement. Il est d’ailleurs symptomatique que le type de ciseaux choisis pour la campagne ne soit plus vendu aux particuliers du fait de leur dangerosité. Pour faire peur aux citoyens et faire passer l’idée que le gouvernement vous agresse physiquement, on a choisi un type de ciseaux qui peut aussi être une arme.

On suppose que cette violence symbolique du gouvernement envers la population est censée provoquer une réaction de colère voire de violence. Allez boire dans le café de quelqu’un que vous ne connaissez pas, et vous expérimenterez le genre de réactions qui peuvent en résulter. Difficile dès lors de ne pas faire le lien avec la violence physique de certains membres de la FGTB à l’encontre du siège du MR cette semaine. Même si l’on peut espérer qu’il ne s’agit pas de l’intention originelle du PS, cette campagne peut, par sa violence, inciter à des réactions violentes envers des membres du gouvernement ou des partis au pouvoir.

4. Populisme décomplexé

Mais le plus étonnant dans cette campagne est de voir un parti de gouvernement -toujours au pouvoir tant en Wallonie qu’à Bruxelles – reprendre les méthodes de communication et l’imagerie de mouvements populistes anti-système. Ce genre de mise en scène correspondrait en réalité plutôt à des mouvement anti-impôts ou anti-étatiques comme le Tea Party américain. C’est en effet l’individu dans son environnement quotidien (travail, famille) qui est mis en avant et non la société dans son ensemble ou certaines valeurs qui seraient attaquées. Il y avait pourtant moyen de réaliser des vidéos tout aussi choquantes à partir des mesures prises par un gouvernement de droite, comme les coupes dans les soins de santé, à la SNCB ou dans la culture. Mais le PS a ici choisi de pointer les mesures touchant les citoyens individuellement comme le saut d’index ou les augmentations des taxes sur le diesel. Étrange pour un parti de gauche quand on sait que la principale différence entre la gauche et la droite en Belgique consiste en l’arbitrage entre hausse des impôts et réduction des dépenses afin de réduire le déficit budgétaire.

Le message martelé par toutes les vidéos de injuste.be n’est pas que le gouvernement est injuste envers les plus faibles ou des populations particulières (comme les immigrés ou les demandeurs d’asile par exemple). Il est injuste envers VOUS. Les pages du site injuste.be relaient cet argumentaire individualisé : Combien allez-VOUS perdre ?, Autres coupes dans VOTRE portefeuille.

Le PS ne dénonce donc plus l’injustice sociale mais l’injustice envers l’individu.

Interrogé sur cette campagne, et la communication du PS en général, dans Matin Première, Paul Furlan nous donnait une indication supplémentaire. Il avançait que « Le PS relaie simplement l’inquiétude des gens ». Et de pointer l’augmentation du prix des consultations dans les hôpitaux, la diminution du pouvoir d’achat et le ralentissement de la construction. Des arguments qui pourraient être avancés par n’importe quel populiste. Une Marine Le Pen pourrait avoir exactement le même discours. Et le site injuste.be avance des arguments qui pourraient être ceux de n’importe quel parti non représenté au gouvernement fédéral. Y compris, et peut-être surtout, le Vlaams Belang ou le Parti Populaire. En se focalisant sur « les gens » le PS reprend un référent typiquement populiste.

5. Web 2.0 ou propagande virale ?

Un autre point concerne l’argumentaire d’une campagne Web 2.0. Or le 2.0 suppose qu’il y ait possibilité d’interaction entre les internautes et responsables de la campagne. En l’occurrence celle-ci est nulle. En aucun endroit du site il n’est possible de poster un commentaire ou même d’envoyer un mail. Sur Youtube, la possibilité de laisser des commentaires a été bloquée. Vu la nature des commentaires (très négatifs) laissés sur la page FaceBook d’Elio Di Rupo (où il est impossible de désactiver les commentaires), on peut aisément comprendre pourquoi.

6. L’assentiment des mass media

En dernier lieu, il est remarquable de constater le peu de critiques médiatiques quant à ces vidéos racoleuses, simplistes et au populisme affirmé. On vous laisse imaginer l’indignation générale qu’auraient provoquées ces mêmes vidéos, faites par la N-VA à l’époque du gouvernement Di Rupo, et où le Monsieur à la cravate jaune et bleue serait remplacé par un Wallon au nœud papillon rouge. A quelques rares exceptions – dont notamment Thierry Fiorilli (leVif) et Catherine Ernens (L’Avenir) – les mass media se sont contentés de relayer l’information, assurant une partie du succès de ces vidéos. Certains ont eu recours à l’analyse d’experts critiques sur la forme comme sur le fond mais, à part les exceptions susmentionnées, on n’a pas vu de prise de position d’éditorialistes ou de « faiseurs d’opinions ». Cette situation contraste avec la réaction au quart de tour observée au moment où Didier Reynders avait fait référence aux enlèvements d’enfants lorsque les libéraux étaient dans l’opposition. Le débat avait été alors justement recadré et on a peut-être évité que la campagne, déjà tendue, dégénère encore un peu plus. Rien de tel ici alors que l’initiative du PS semble bien plus de nature à détériorer (voire à rendre impossible) le débat en Belgique francophone que la petite phrase de Didier Reynders. A-t-on l’indignation sélective ? Ou bien certains ont-ils déjà admis qu’il faut éviter de critiquer le PS sous peine de passer pour un « collabo » du gouvernement « MR/NVA » ?

Mise à jour : ce billet a suscité la réaction d’un député wallon PS qui m’accuse justement d’être un « collabo » du MR. Ceci a donné lieu à un autre billet de ce blog.

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A propos vlaborderie

Politologue français vivant en Belgique
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7 commentaires pour Quand le PS bascule dans le populisme décomplexé

  1. Nicolas Baygert dit :

    Très joli

    Nicolas BaygertChargé de cours à l’IHECS et Maître de conférences (UCL) Consultant-chercheur LASCO (UCL)Chroniqueur (Le Vif/L’Express, Nouvel Obs)Blog : http://nicolasbaygert.wordpress.com +32 (0)477 63 79 85 – Bd Brand Whitlock, 103 – B-1200 Bruxelles

    Date: Sat, 25 Oct 2014 13:41:23 +0000 To: nicolasbaygert@hotmail.com

  2. Andrej Osterman dit :

    Great analysis. PS is demonasing the MR by comparing and alligning it to the NVA. The later has an image of a « bad boy » (especialy in the south of the country)… separatist, nationalist, rasist.

  3. hs4020 dit :

    Le groupe Vers l’Avenir appartenant à Tecteo, officine du PS, combien de temps Madame Catherine Ernens pourra-t-elle tenir le discours qui est le sien ?

  4. Lionel Crasson dit :

    Le point de vue est pertinent mais je trouve étrange de comparer ces méthodes, peu orthodoxes pour un parti traditionnel, avec des partis d’extrême droite tel que le FN ou le Tea party… Si le PS se radicalise à gauche, c’est surtout pour récupérer l’électorat qui lorgne sur le PTB. De la même manière qu’en France, Sarkozy c’était radicalisé à droite pour ne pas se faire trop bouffer par Lepen … Ca ne les dédouane certainement leurs pratiques nauséabondes mais pour moi le basculement est enclenché depuis longtemps.

    • vlaborderie dit :

      Remarque pertinente. J’explique dans le point 4 pourquoi il s’agit d’un populisme de droite et non de gauche mais peut-être sans avoir été assez explicite. Un populisme de gauche insisterait sur les coupes dans les services publics (santé, SNCB) ou les secteurs subsidiés comme la culture. Mais ce n’est pas l’angle qui est choisi. Dans la campagne injuste.be c’est la famille ou l’individu (aspect central pour les partis de droite) qui est agressé par le gouvernement. C’est pour cela que l’on est est plus proche d’une rhétorique du Tea Party que du PTB.
      Dans cette campagne, je ne pense pas que le PS vise seulement les électeurs du PTB. Il s’adresse à tous, quelle que soit la tendance politique, dans une démarche typiquement populiste.

  5. Ping : Rencontre avec un parlementaire sectaire | Politique belge (et autres…)

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